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Publié par CRISTOL DENIS

Dans un billet précédant je décrivais le projet de faire une plongée dans un séminaire de SOL GLOBAL FORUM chaussé d'un casque de vélo sur lequel j'avais fixé une caméra grand angle. Muni d'une télécommande et d'un pointeur laser pour cadrer les plans, il s'agissait de capter sur le vif des photos ou des séquences d'images animées qui rendent comptent "de l'intérieur" du vécu d'un participant.

Un peu à la façon du film "Dans la peau de John Malkovitch", il s'agit de sentir un décalage et d'être présent aux évènements et aux autres 'une autre façon d'être en relation et d'en matérialiser l'occurrence.

En quelques mots voici le retour que je peux faire. Tout d'abord, l'assistance dans laquelle je me mouvais été composé d'environ 400 personnes provenant d'une quarantaine de pays. Le forum était parfaitement organisé dans le magnifique bâtiment de la cité internationale universitaire de Paris. Les participants se définissaient comme "acteurs de changement" et venaient travailler 3 jours ensemble dans un contexte amical et d'échanges profonds sur la métamorphose. Une transformation de soi de l'intérieur et un accompagnement à la transformation organisationnelle et sociétale étaient visés. Peut être que cette envie partagée a facilité l'inclusion d'une attitude étrange dans un monde de séminaire ou de colloque, ou la posture d'explorateur aurait pu être mal perçue. Je me sentais un peu avec ma caméra sur la tête comme si j'avais un filet à papillon. Du reste une équipe de tournage traçait les moments forts pour les organisateurs.

En fait, j'ai senti un bon accueil à la démarche, même lorsque des questions personnelles ou graves étaient abordées en ma présence. Le fait de pouvoir déclencher une prise de vue (image ou vidéo) avec une seule main, de pouvoir saisir un instant fugace lors d'un accueil café ou d'un déplacement d'un atelier à l'autre. L'approche immersive que je poursuivais était bien réelle, en particulier dans les moments de travail en petits groupes ou d'exercices corporels en grands groupes. La curiosité des autres participants m'a même permis de nouer plus de contact que dans d'autres situations de séminaire où je pouvais passer inaperçu. J'ai du répondre à de nombreuses questions sur mes intentions, ce que je souhaitais faire des images. Un participant m'a emprunté le matériel lors d'une pause pour expérimenter la sensation d'être un observateur disposant d'un pouvoir de mémoire, pouvant se déplacer dans la foule et capter à loisir les émotions et les conversations. Nous avons échangé sur nos expériences réciproques.

Plusieurs difficultés sont malgré tout survenues. Tout d'abord, il faisait chaud et j'ai dégouliné de sueur toute la journée. Ensuite j'avais prévu deux batteries avec une autonomie de 3 heures ce qui a limité la fluidité de mes prises de vue. Enfin, je n'ai pas filmé les séances plénières (il y avait une caméra professionnelle qui prenait tout, je ne voyais pas l'intérêt de capter ces images). Dans les travaux en petits groupes, j'ai senti la gène d'un participant quand au pointage laser associé au système de visée de la caméra. Il m'a dit après coup qu'il s'était senti une cible. Un participant est venu me raconter l'histoire d'un testeur de google-glass qui s'était fait agresser, et qui avait vu ses lunettes brisées par un individu mécontent d'être scruté. Et un deuxième m'a abordé quand j'avais ôté mon attirail en me disant ironiquement "alors vous n'avez plus votre casque à pointe" (allusion aux casques des soldats prussiens de la seconde guerre mondiale). Le bouton marche/arrêt sur la caméra donnait connaissance à chaque personne à proximité de l'état de marche de la caméra. Le moment de gène des autres participants a peut être été celui de la pause repas, là où chacun entend se relâcher et se détendre complétement.

En conclusion j'ai trouvé cette expérience amusante, si techniquement, elle n'apporte pas un réel plus (limite des capacités de la batterie, inconfort du poids et de la chaleur), elle m'a permis de faire une plongée dans le rapport à l'autre avec la médiation bien visible d'un instrument. L'acceptabilité sociale du regard de l'autre sur soi, et de soi sur les autres se cristallise par le rapport à un objet médiatisant. La seule chose qui change vraiment dans la relation à l'autre ce sont les usages d'une trace, les intentions cachées, le fantasme d'un pouvoir sur l'autre ou d'une diminution de son image.

Il me reste la question de l'exploitation des images (plus de 3 heures), et du montage d'une vidéo qui apporte du sens à l'expérience. Que donnera demain le déploiement des google-glass, lorsque l'image sera diffusée en direct sur internet, ou que des informations sur l'autre seront immédiatement disponibles simplement en croisant son visage? Sommes nous un peu à la veille de redécouvrir la sensation des premiers photographes qui "volaient" des images, et parfois pouvaient recevoir de l'hostilité à cet égard? Comment va évoluer le droit à l'image? Saurons nous inventer des usages pertinents? Quel sens pédagogique peuvent avoir des images captées à la volée ? Si je me fie à une enregistrement vidéo, que me restera t-il en mémoire? Est-ce que je ne risque pas de perdre une faculté d'être présent ici et maintenant, sachant que j'ai le pouvoir de graver par le film et l'image les sensations ? Cette augmentation de mon pouvoir de mémoire et de ressentir en temps différé, cette suppléance cognitive, ne produit-il pas un décalage avec moi-même? Une dissociation? A un moment où l'on évoque un humain augmenté, il me semblerait utile de débattre de ces questions en profondeur et de leurs répercussions sur la pédagogie.

Quelques images...

Global Forum Sol : l'évaluation de l'expérience  "casque d'apprentissage"

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Lyna 29/05/2014 22:47

J'étais tentée aussi par faire cette expérience caméra GoPro mais finalement je ne l'ai pas faite pour les raisons évoquées par Denis, outre le conflit intérieur entre toujours plus de technologies et sobriété heureuse : l'intrusion, le droit à l'oubli... Je pense que cet outil est surtout intéressant dans une intention de partage et/ou pédagogique sur ce que l'on voit, car regarder et observer ça s'apprend et partager ce qu'on observe une vraie visée pédagogique. Cela peut être intéressant aussi de filmer l'autre dans une interaction à fin de débriefing : j'ai eu l'occasion de faire des vidéo-training mais j'étais gênée par le fait que l'angle de captation n'était jamais le bon, le bon étant le point de vue de celui de l'interlocuteur auquel le participant s'adresse

CRISTOL 30/05/2014 07:38

Merci pour ces encouragements qui permettent des prises de risque

Lyna 30/05/2014 07:36

En tout cas bravo pour cette expérimentation avec l'analyse et la prise de distance qui va avec, c'est comme cela que la pédagogie progresse, par les expériences et usages ! et merci pour la partage

CRISTOL 30/05/2014 06:06

Cette dernière remarque est en effet intéressante, outre que l'embarrassement technique ajoute un filtre à la relation, il empêche d'être à 100% ici et maintenant en relation avec les autres. C'est un peu la même sensation que lorsque l'on jette un coup d'oeil sur son téléphone portable. La totale présence à soi est requise pour être totalement présent aux autres. La mémoire que l'on se prépare à fabriquer en pensant aux usages futurs empêche la mémoire immédiate de se développer.
je le perçois avec le recul lorsque j'ai procédé au montage du petit film dans l'article joint. La perception émotionnelle de l'événement me semblait altérée.
Dans la friction avec nos artefacts technologiques, il me semble utile de poser des limites sous peine d’accélérer encore la dissociation de soi. Je comprends mieux le film Matrix, dans lequel les hommes sont des rêveurs, à tel point connectés qu'ils sont dans des mondes irréels. La sobriété heureuse limite cette idée d'ubiquité et réhabilite l'intention de relation. Je ne regrette absolument pas cette expérience qui m'a fait prendre conscience de cette limite de la technologie. Mais pour cet usage c'est non !

Vincent @assistanat 23/05/2014 09:22

Intéressant comme concept , saviez-vous que des caméras de ce type existent : j'avais assisté à une conférence sur les technologies portative et quelqu'un avait présenté Narrative , c'est un petit appareil photo a clipser sur ses vêtements qui prend des photos en continue dans la journée. Pour l'instant pas de vidéo mais tout porte à croire que cela arrivera bientôt sur le marché.

cristol 23/05/2014 18:33

Les steadycam mais c'est du James Bond !

Cécile 23/05/2014 17:45

Les steadycam miniatures ne répondent -elles pas à cet office ?
En tous cas, bravo pour cet acte de bravoure transpirante au service de la science et de ce partage : on s'y croirait !