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Publié par CRISTOL DENIS

Depuis des années le MAUSS (Mouvement Anti Utilitaire en Sciences Sociales) s’efforce de développer une vision anthropologique, sociale, économique et politique de l’humain. L’anti-utilitarisme apparaît comme un point de ralliement au carrefour de rencontres pour une multitude de chercheurs de différentes disciplines. Il n’est guère aisé de donner un contour à cet anti-utilitarisme. Tout au plus peut-on le comprendre comme une forme de méfiance à l’idée que l’homme serait réduit à être seulement déterminé par ses besoins matériels. Au contraire, l’homme serait défini par plusieurs registres de subjectivité. Selon Caillé (2014)[1], il serait un individu et aurait des obligations envers lui-même, de se tenir, d’exister, d’être attentif à soi-même. Il serait aussi une personne insérée dans un réseau de relations sociales. Dans ce réseau, il mutualiserait des créances. En tant que citoyen croyant dans une communauté, il participerait de la loi et des symboles communs qui instituent le vivre ensemble. Enfin, en tant qu’humain, il serait membre de l’humanité toute entière au-delà de toutes différences. Mais, ces registres de l’intersubjectivité passent désormais par le filtre numérique qui vient s’interposer, déformer et amplifier nos rapports à soi aux autres et au monde. Comment peut-on lire aujourd’hui la chaine constituante de l’être ensemble ?

Donner-recevoir-rendre

Examinons cette chaine relationnelle à l’ère du numérique et voyons en quoi les socialités qui en découlent s’en trouvent modifiées ?

Cette chaine est affectée par plusieurs caractéristiques propres au média numérique. Tout d’abord le dévoilement ou l’anonymat des relations rendent visibles ou dissimulent les expressions. Il est possible de se dévoiler ou d’agir de façon cachée. Ensuite la densification des liens entre les individus augment le pouvoir des agrégats de faire exister des micro-projets, des micros marchés d’offres et demandes jusqu’alors dispersées et enfin l’accélération des dons et contre-dons est renforcé par l’augmentation de tout ce qu’il est possible de donner. Cette possibilité de donner et de recevoir est telle que l’attention devient une dimension clé du don. La question de la connexion continue diminue la part événementielle du don. Le moment et le donateur précis sont indiscernables quand une multiplicité de passeurs et de transmissions opèrent dans des temps accélérés. Enfin, les ressources sémantiques qui permettent d’accéder à la pensée de l’autre sont aussi accrues grâce aux moteurs de recherche, encyclopédies libres et autres traducteurs linguistiques.

Le système social d’échange total faisait de chacun un obligé des autres par une multiplicité de liens et d’échanges distants et méconnus, mais la possibilité de connaître l’autre était réelle. Le numérique autorise de nouveaux jeux il renforce la possibilité de dévoilement et de découverte mais aussi les échanges anonymes. Tout d’abord des jeux de dévoilement et de mises en regard exacerbés sur des actions souterraines qui contribuent à la société sont rendus possibles. C’est l’exemple de tous les blogs qui rendent visibles des tâches invisibles, des métiers méconnus (parfois méprisés), des personnes qui n’ont traditionnellement aucune voie d’existence publique, aucune médiatisation et dont la contribution au bien commun reste invisible et donc sans reconnaissance. Internet par son pouvoir de médiatisation contribue à valoriser les actes de la caissière, de la mère de famille, du travailleur oublié de la scène publique. Internet rend plus visible la chaine demander-donner-recevoir-rendre et montre ce qui n’était pas montré. Mais dans le même temps, l’anonymat est utilisé pour exprimer des avis non régulé par des médiateurs ou des intermédiaires. L’anonymat sur des forums permet une expression libérée, parfois débridée et malséante. L’anonymat renforce la parité d’estime, chacun a le doit à sa part d’audience.

Internet permet des formes de mutualisation et de syndication renouvelées qui agrandissent le pouvoir de chacun de participer et de donner à sa mesure. La recherche collaborative, le commerce de niche permettent de dans le premier cas d’associer et d’accumuler les observations d’une multiplicité de scientifiques ou d’amateurs, et dans le deuxième cas de sortir du paradigme de l’économie d’échelle et de la production de masse et de s’ouvrir à des productions singulières ou le don trouve preneur. Les collectes de petites sommes permettent l’émergence de projets entrepreneuriaux ou créatifs. C’est le paradigme de la longue traine qui facilite les appariements de singularité et autorise l’expression de différences, le rapprochement de correspondances.

La théorie de MAUSS stipule un système d’échange social total où ce qui est donné à un endroit à un moment fait l’objet de façon asynchrone d’un contre don dans un autre endroit. Si chacun est redevable de ce qu’il reçoit, il donne ailleurs en retour et à d’autres ce qu’il a reçu. La trame ainsi conçue lie les individus les uns avec les autres et institue des usages sociaux et de la confiance. Cette confiance qui fait que vous pouvez quitter la table d’un restaurant un instant sans qu’un inconnu ne s’installe à votre place et ne finisse votre assiette. « cela ne se fait pas ». Avec internet, il est possible de bénéficier d’un accélérateur de don-contre-don. Cette accélération est d’autant plus facilitée que ce qui se donne sur internet ne démunie pas celui qui donne. Bien au contraire, les dons sur internet enrichissent celui qui reçoit et gratifie celui qui donne. Il gratifie celui qui donne de la reconnaissance de celui qui reçoit le don. Il enrichit celui qui reçoit d’un surplus de possibilité et de ressources nouvelles. Le don immatériel serait infini à concurrence du temps pris pour choisir ce que l’on donne et comment l’on donne. Cet accélérateur est aussi un accélérateur de masse compte tenu de la possibilité de démultiplier le nombre de bénéficiaires. La limite se déporte alors du don à l’attention portée à la chose donnée.

Si la matérialisation d’un don se caractérise par un objet, sur internet, l’immatérialité déporte la question sur le moment du don et son adéquation aux besoins ou attentes du bénéficiaire. Y a-t-il don quand je ne désire pas ce que l’on me donne ? Pour qu’il y ait don faut-il l’assentiment de celui qui reçoit ? Celui qui reçoit doit accepter le don comme tel. Plus encore, puisque le volume de dons possibles et le nombre de bénéficiaires augmentent de façon exponentielle, cette économie du don n’est-elle pas en train de se déporter du don à l’attention portée à l’acte de donner. Ce qui devient important, c’est le contexte du don, sa pertinence, son coût réel pour le donateur. Le risque serait ici que l’un ait le sentiment de donner pendant que l’autre se sente envahit ou considère l’intention de l’autre comme un spam, ou une publicité.

Le don est souvent appréhendé comme un événement singulier dans une logique de présent avec une forme d’accusé de réception du don et la naissance consciente ou inconsciente d’être redevable. Mais que se passe-t-il quand le flux des échanges devient continu ? Que la connexion est permanente ? Qu’il y a une exacerbation des va et vient, entre les individus connus ou anonymes ? N’y-a-t-il pas brouillage de la chose donnée, de son origine et de l’intention initiale ? Des relais s’organisent sur des sites de veille partagée, des contributeurs se regroupent sur des réseaux sociaux, ou des encyclopédies en ligne. Cette connexion continue encourage l’expression de demandes à un autre même inconnu. Cette possibilité abonde les relations sociales d’une nouvelle forme d’échange et alimente le premier maillon de la chaine demander-donner-recevoir-rendre. La connexion continue et la possibilité de demander (de l’aide, une information, un service) engage le cycle du don.

Le monde des échanges sociaux se caractérise par la facilité linguistique de ceux qui s’expriment. Celui qui sait mieux parler et exposer ses idées, celui qui parvient à mieux exposer son point de vue selon les codes culturels en vigueur, domine les échanges et les assemblées. Il capte alors le pouvoir de donner (des idées, des projets, des visions, des nuances) à son profit. Il réduit à l’état de récepteur celui qui ne sait le payer en retour de mots. Ce récepteur ne s’habilite pas ou n’est pas habilité à s’exprimer car son mode d’expression est dévalorisé. Il ne participe pas d’un parti d’un parlement ou de la direction d’une association car son pouvoir d’expression est insuffisant pour exercer un pouvoir tout court. Il est tout juste bon à recevoir une prébende, un conseil, une orientation, du sens, une indemnité, mais de lui on ne saurait rien recevoir. Mais, avec internet, les ressources sémantiques sont quelques peu libérées. Moteur de recherche, traducteur linguistique, encyclopédie gratuite, réseaux sociaux, social bookmarking sont autant de ressources pour construire ses propres idées. Non content de proposer un environnement favorable à l’autoformation pour les ressources et les groupes humains accessibles, internet assure une fonction de médiation horizontale plutôt que seulement verticale. Encore faut-il en maitriser les usages condition de l’émancipation. De la même façon que les bienfaits d’une bibliothèque ne s’exercent que si on la fréquente. Internet devra se rendre accessible pour augmenter chez chacun son pouvoir d’émancipation.

[1] CAILLE, A. (2014), Anti-utilitarisme et paradigme du don. Pour quoi ? Paris : Le bord de l’eau.

Donner, recevoir et rendre à l'ère du numérique

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