Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par CRISTOL DENIS

La socio-historienne Françoise Laot s’attarde sur un épisode de la promotion sociale qu’elle n’avait pas complétement exploité lors de sa thèse sur le complexe de Nancy en 1990. Le tournage du film en noir et blanc « Retours à l’école ? » produit en 1966 au Centre universitaire de coopération économique et sociale (CUCES) donne un aperçu de la formation avant l’ère de la formation continue. Ce film donne la parole à des auditeurs de cours du soir. Il montre comment différents acteurs de l’époque l’Office de Radio-Télévision Française, la Délégation Générale de la Promotion Sociale (DGPS) et le CUCES ont collaboré à cette occasion.

Les 45 minutes de film sont non seulement une archive intéressante pour témoigner des pratiques et des façons de penser la formation, mais elles sont encore un analyseur d’une époque. Par exemple, les auditeurs hommes sont filmés parfois en compagnie de leurs épouses, cet élément révèle au passage l’existence d’un « non-public » : les femmes. Cet envers du décor montre comment la question des femmes adultes en formation est traitée. L’ouvrage vient donc compléter l’histoire de la mixité à l’école avec celle de la formation des femmes.

L’ouvrage est organisé en trois parties et vise à nous faire partager les fondements de ce qui deviendra le système de formation professionnelle des adultes.

La première partie évoque l’archéologie documentaire. Elle prend le parti d’exploiter une archive « micro-historique », limitée mais dense en informations et représentations. L’expérience individuelle de la formation y est retracée. Les 16 séquences proposées alternant, scène de groupe, scène d’atelier ou appartements familiaux parlent du thème de l’école et de la différence entre l’école et la formation, de l’utilité de la formation, de la responsabilité du père vis-à-vis de l’éducation de ses enfants, de la vie conjugale et familiale et enfin de la promotion dans le travail. Le film s’inscrit dans le genre d’une psychosociologie d’un cinéma en direct. La deuxième partie se propose d’établir un retour sur les années 60 au regard de la formation des adultes. La méthode d’analyse du film est précisée, et il est donné un sens à sa situation dans les mémoires, son oubli des archives.

La deuxième partie donne l’occasion de passer les années 60 au prisme de la formation des adultes. Ces années y sont présentées comme un moment d’accélération de l’histoire au cours desquelles s’enchainent ruptures et basculement tels que la fin de la guerre d’Algérie ou bien l’année 1968 et les transformations sociales associées. Les changements perçus sont tels que l’éducation est déclarée « permanente » (une autre façon de dire la formation tout au long de la vie ?). Les sciences humaines s’affirment et la notion de rapport au savoir prend ses racines. C’est enfin la place des femmes qui prend de l’ampleur avec près de 17 millions d’électrices auxquelles des discours sont désormais adressés. La question de la promotion sociale monte en force, une politique se met en place à cet égard afin de disposer d’une main d’œuvre qualifiée à l’économie mais aussi de favoriser l’égalité des chances. Un glissement opère entre promotion du travail et promotion sociale. A cette fin la politique audio-visuelle de la DGPS accompagne la sensibilisation des employeurs et des publics potentiels aux possibilités qui leurs sont offertes. De 1963 à 1966 les budgets audio-visuels connaîtront des hausses constantes. Si les effectifs d’auditeurs en promotion sociale ne cessent d’augmenter passant de 330 000 en 1963 à 433 800 en 1965, ces données sont contestées par les syndicats, notamment par la CGT qui estime à moins de 2% de la population active le nombre de bénéficiaires concernés par la promotion sociale. Par ailleurs, la formation des femmes reste un tabou à lever, et il faudra attendre 1967 pour que la promotion des femmes soit ouvertement affirmée. Au sein du comité de la promotion sociale, un groupe d’études pour la formation professionnelle féminine se met en place. Le rapport général du comité de juin 1966 évoque la question sous la forme de « problèmes posés par la condition des femmes au travail ». Un développement est réalisé pour montrer comment s’organisent les cours du soir de 19 h à 21 h, comment les défections sont élevées allant de 30 à 50% de perte par année universitaire. Bertrand Schwartz va accélérer des réformes facilitant la réussite des auditeurs. Il est possible de relever l’introduction de séances de travail, d’introduction d’une année de transition, de création d’une année à temps plein pour raccourcir les études, de réalisation d’études pour mieux connaitre les auditeurs, de réforme des contenus d’enseignement, d’adaptation de la pédagogie à des adultes, de journées pédagogiques pour les enseignants, de mobilisation d’acteurs syndicaux et politiques en soutien du projet, d’expérimentation d’une télévision en circuit fermé associée à une pédagogie de petits groupes, d’information sur l’adulte en formation, de création de cours en différés, de diffusion de film d’illustration, de présentation d’expérience et d’illustration de concepts. Dans cette période les femmes sont le plus souvent les compagnes des auditeurs et plus rarement auditrice (moins de 2% repérées). Après la question de la promotion sociale, la question de la promotion de la femme est investie. Dans un premier temps celles-ci semblent venir chercher un perfectionnement plutôt qu’une reconnaissance officielle.

La troisième partie présente de façon plus détaillée le film et sa conception. Il s’agit d’un projet produit par la DGPS, réalisé par le service de recherche de l’ORTF et tourné au CUCES de Nancy. Ce film semble partie prenante de stratégie de communication internationale de la part de la DGPS, d’innovation de la part du CUCES et de développement d’une idée de la culture pour l’ORTF. Le rôle d’aide à la formation de formateurs est également repéré. Lorsque le film le CUCES semble tellement accaparé par des changements de contextes externes (Loi du 3 décembre 1966 qui modifie les modes de financement des actions de formation), généralisation des écrans couleurs, fin de la DGPS et internes qu’il sera peu promu. Le film est pourtant là. Il donne de la consistance à la notion de rapport au savoir. Il se présente comme un objet utile pour la formation des formateurs, car en mesure de les faire réfléchir sur la connaissance individuelle des élèves et les points de blocages qu’ils peuvent rencontrer. Dans le film les portraits d’épouses en soutien de l’effort de promotion de leur mari sont brossés. L’espoir d’une amélioration matérielle pour le couple, la formation par le mari interposé, le sacrifice pour l’autre sont les thèmes qui ressortent. Une fois monté, le film sera montré aux protagonistes puis utilisé en formation d’adultes notamment aux étudiants du département des sciences de l’éducation de Nanterre.

L’angle de la conclusion que nous propose Françoise Laot est celui du lapsus. Celui de l’oubli des femmes dans la formation des adultes, dont le rôle à l’époque était celui d’adjuvent au succès masculin. La socio-historienne nous rappelle que l’histoire de la formation est un monde masculin dont l’histoire reste en friche.

Commenter cet article