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Publié par CRISTOL DENIS

Depuis toujours, j’ai été sensible aux espaces dans lesquels j’ai travaillé en tant que formateur. Les hauteurs de plafonds, les aménagements, la qualité des assises, la mobilité du mobilier, les couleurs, les odeurs, les sons, les ouvertures de plein pied sur la nature, les facilités de circulation, tout a son importance pour se sentir connecté les uns aux autres mais aussi avec son environnement. Il faut le dire et cela surprendra les plus jeunes, on a fait de la formation avant internet. C’est une époque où l’on se réunissait dans des salles, ces détails avaient de l’importance. L’un des participants se nommait formateur. Il avait cherché des informations, parfois il avait même lu des livres, il avait préparé un cours, des exercices, des jeux de rôles et agencé toute cette matière dans une progression pédagogique pour atteindre des objectifs.

« A l’issue de la formation le stagiaire sera capable de… » : c’était le mantra de toute une époque. C’était le temps béni du cognitivisme où l’on musclait les cerveaux et on préconisait des remèdes à appliquer en situation de travail pour le moment du « retour de formation ». Il y avait une séparation nette des espaces et des discours sous emprise de finalités productives ou pédagogiques. Et puis les ordinateurs sont arrivés, lourds massifs (c’était quelque chose les déménagements d’ordinateur à l’époque), puis ils sont devenus portables et enfin on les a eus au bout de la main et on a même pu communiquer à travers les océans. On aussi connecté des ordinateurs entre eux. L’image du cerveau que l’on remplit de savoir s’est enrichie. L’arrosoir est devenu système d’arrosage automatique, d’aucun les ont nommés LMS (learning management system). Management system of learning eut été moins prétentieux, car ces systèmes ont optimisés la gestion plus que l’apprentissage. Grace aux satellites les ondes ont traversé les murs des salles de cours et tout est allé de travers. Il n’était plus si facile de contrôler ce qui était donné à savoir, car tous avaient l’occasion de chercher par eux-mêmes les informations. Malheur, les informations trouvées étaient vraies mais parfois elles étaient fausses.
- A distance, les systèmes de distribution de savoir organisé dans les LMS ont été contournés, le suivi de la progression, des évaluations, des échanges au sein des groupes procèdent d’une volonté de contrôle par une autorité pédagogique qui n’est pas celle des apprenants.

- En salle, garder l’attention s’est avérée encore plus difficile. Comment résister à l’attrait d’une information toute fraiche sur son portable, la sollicitation d’un ami, ou l’appel pressant d’un client ?
Tout s’est accéléré. Les délais d’attente ont diminué, la possibilité de faire plusieurs choses à la fois, comme sur son ordinateur lorsque l’on passe d’une fenêtre à une autre, que surgit un pop-up, a encore accru la tentation de glisser ailleurs, de jeter un œil plus loin. Le tableau noir ou blanc sur lequel les regards convergeaient a perdu son pouvoir de focalisation. Le formateur maudissait ces nouvelles sources de distraction, à moins qu’il n’en tire profit. Les lieux sont atteints par le pouvoir du numérique. Leurs fonctions doivent elles aussi être retraduites. C’est tout un ensemble d’usage qui est en cours d’invention.

Pourquoi se réunir, quand on peut accéder à des informations sans se déplacer ? En voilà une question. Je travaille depuis plusieurs mois à penser les nouveaux lieux qui permettent de garder du sens à l’idée de se retrouver à plusieurs pour apprendre. Je visite des espaces de libre association et de créativité (espace de co-working), j’appréhende les learning center et le pouvoir des nouveaux lieux dédiés au numérique : les salles innovantes, salles de co-design, ou fab-labs. Je cherche ce qui facilite les apprentissages collaboratifs, pour éviter le chacun pour son portable. Je creuse les perspectives pédagogiques d’approches socio-constructivistes. Autrement dit, si l’on apprend c’est avec et pour l’autre. Des prestataires sont venus. Ils ont montré de belles images avec des tableaux numériques, des vidéoprojecteurs interactifs. Il n’y avait même plus besoin d’écran. Un simple boitier collé sur un mur suffisait à étendre un voile de lumière et à détecter le mouvement d’un doigt sur le mur, transformant cette information et modifiant en retour ce qui était projeté, enregistrant même le film d’une intervention pour un emploi ultérieur. Dans le même temps revivait le mythe de la caverne et celui de la lanterne magique. Mais un doute m’assaillait, quoiqu’interactifs, et capables de supporter les instructions de 10 doigts à la fois, ces tableaux laissaient subsister une ancienne configuration relationnelle. Le maître tournait le dos aux apprenants, comme jadis le curé tournait le dos aux paroissiens en officiant vers son autel. Le numérique désacraliserait avec modération les usages plus que centenaires.
Et si la question était moins celle de l’immense pouvoir du numérique que celle de la puissance de l’imagination humaine? Rendons grâce au numérique, il permet d’établir de nouveaux liens et rend accessible ce qui était enfoui ou difficile d’accès. Mais, il ne se suffit pas à lui-même. Sinon comment expliquer que dématérialiser des supports de cours se limite encore si souvent à numériser des formats pédagogiques en papier vers des formats électronique sans autres apports ou enrichissement, sans s’apercevoir que c’est tout l’écosystème de lecture et le contexte d’usage qui se sont transformés ? En écoutant nombre de prestataires, vendeur d’ardoise ou de tableaux, je m’apercevais qu’ils avaient fait une simple transposition de manière de penser la technique. Ils avaient du mal à imaginer des usages. La question me semblait alors de transformer l’écosystème d’apprentissage dans son ensemble et pas seulement un élément plus ou moins technique. L’écosystème d’apprentissage peut se représenter comme les couches d’un oignon. La coque du bâtiment conditionne, la forme des salles, la forme des salles se prête à des styles de mobiliers des éclairages et des circulations, ces espaces orientent à leur tour les types de matériels informatiques et les interactions rendus possibles ou impossibles entre eux. Repenser la place du numérique et son pouvoir de lien engendre donc des questions sur les lieux dans lesquels les moyens numériques s’insèrent et la façon dont les interactions y sont rendues possibles. J’en arrive donc à la conclusion que l’une des principales modifications à laquelle conduit le potentiel du numérique, c’est de repenser les espaces où l’on apprend, de les questionner et de s’interroger sur ce que veut dire être formateur dans un tel environnement. J’aurai plusieurs propositions à destination des formateurs pour se réinventer :

- Intervenir en équipe plutôt que seul. Seul on est en concurrence avec google et wikipédia (un moteur de recherche et une encyclopédie), en quelques secondes j’ai la réponse à la question que je me pose ; à plusieurs une équipe pédagogique est détentrice d’un réservoir de registre d’écoute, d’action, de motivation et d’expérience plus riche

- Cultiver de nouvelles compétences de design, d’appui à la motivation, de coaching, de médiation, toutes formes de réinvention de la relation entre maître et élève qui aide à explorer le monde plutôt qu’à seulement le décrire

- Organiser des systèmes de construction de savoir et pas seulement s’intégrer à des systèmes de distributions de savoir

- être attentif aux projets d’apprendre individuel et collectif, les soutenir, les étayer, leur donner des ressources pour que chacun apprenne à la hauteur de son besoin, favoriser en somme les motivations à apprendre
- favoriser le passage de l’ego-système à l’écosystème : rompre la solitude de l’apprenant et l’aider à lier son projet d’apprentissage au projet de la communauté qui l’abrite et dans laquelle il vit

- inventer et stimuler de nouveaux usages pour prendre à son compte les potentialités des espaces, du numériques et des façons nouvelles de s’informer et de chercher

- doser les approches et faire varier les modalités à distance (usage d’un MOOC, d’un LMS, d’un webinaire, d’une visio-conférence etc.) et les modalités en proximité. Trouver à cet égard les meilleures combinaisons celles qui répondent le mieux. Utiliser les espaces qui permettent des échanges authentiques et sensibles.
- intégrer la part sensible de l’apprendre, l’élan émotionnel, le plaisir d’agir et de s’engager. C’est-à-dire maîtriser les théories du cerveau sur la façon d’apprendre, les moyens ludo-pédagogiques qui favorisent l’acte d’apprendre. Tous les moyens qui nous connectent à l’environnement, les uns aux autres et à soi-même.

Nouveaux espaces d’apprentissage et usages numériques et rôles du formateur

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