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Publié par CRISTOL DENIS

Article d'Isabelle Bouttier

Le Twitteur ou Twitto est un être humain (précision importante dans la mesure où des robots œuvrent également sur le réseau social !) qui exprime une idée ou transmet une information en 140 caractères sur Twitter. Le Twitteur « influent » a une démarche volontariste de présence et d’influence (d’e-réputation) sur Twitter et compte ses followers (ou abonnés) comme Picsou le faisait régulièrement pour chacun de ses sous. Le dénominateur commun s’arrête toutefois là car Balthazar souffrait d’avarice tandis que le Twitteur influent porte un attachement singulier à son image et s’inscrit dans une pulsion du Moi qui reflète un certain rapport sociétal à l’objet digital. De fait, certains e-influenceurs sont caractérisés par des traits psychiques singuliers que nous proposons d’illustrer ici à travers l’histoire de la vie « digitale » de Paul.

Paul est un expert du digital qui vit dans les beaux quartiers parisiens. N’en tirez toutefois pas de conclusion hâtive car il aime à dire que ses origines sont modestes et qu’il apprécie ceux, qui comme lui, n’oublient pas « d’où ils viennent ».

Paul est donc un quadra modeste. Il parle avec sincérité et une certaine simplicité.

| Paul tient un blog

En revanche Paul est un accro de l’emphase lyrique lorsqu’il prend la plume ou le clavier. Littéraire intarissable, il aurait voulu être écrivain, caractéristique qu’il sublime en écrivant ses pensées et humeurs numériques, et son avis d’expert, sur un blog. Rédacteur prolixe, l’homme, au fil de ses articles, se positionne en gourou du digital et acquiert, de fait, une certaine visibilité qui lui permet, parfois, de vivre l’extase d’être interviewé par de vrais journalistes.

| Paul devient un blogueur influent

Il y a quelques années, disons, 7 à 8 ans, l’histoire se serait arrêtée là. Paul aurait poursuivi sa quête de reconnaissance sur le mode du storytelling en développant ainsi, d’une certaine façon, sa propre histoire, au fil de la rhétorique de ses nombreux articles publiés sur ce journal digital.

Certes, il a 7 à 8 ans, Twitter existait déjà (création en 2006), mais l’oiseau bleu devait faire ses preuves, notamment parce qu’il limitait l’expression à 140 caractères (ce qui est toujours le cas). Quelle frustration pour un littéraire qui, comme l’auteur de cet article, aime développer le cheminement de sa pensée à travers l’exercice de l’atticisme !

Le réseau social s’inscrivait pourtant dans le sens de l’histoire dans la mesure où la notion de temps est devenue le critère intrinsèque qui définit l’évolution sociétale induite par Internet. La vitesse de propagation de l’information, surtout sur Twitter, est en effet sans commune mesure, en particulier depuis que les réseaux sociaux ont pénétré le foyer de la ménagère de moins et de plus de 50 ans !

C’est ainsi que les instances du pouvoir de l’ »ancien temps » (l’Etat, les organisations, les entreprises, les marques…) ont dû partager une autorité qu’elles n’ont pas complètement perdue mais qui peut, à présent, se retrouver, en partie, entre les mains du citoyen un peu malin.

Paul étant à la fois citoyen, professionnel de la nouvelle ère (la fameuse troisième révolution industrielle) et malin, il a donc vite compris l’intérêt, pour son Moi, de développer son e-réputation en gazouillant avec frénésie sur le fil de l’oiseau bleu. Le réseau social lui permettrait bien entendu de mettre en avant les articles de son blog qu’il ne pourrait en aucun cas délaisser, mais surtout, il serait l’outil du JE, du JEU IVL (In virtual Life) et de la conduite ordalique. Tout un univers de promesse s’offrait à notre futur héros.

| Paul veut devenir un influenceur sur Twitter

C’est ainsi que Paul, happé par le désir de voir son propre reflet dans le miroir digital, est devenu bicéphale. Démontrant de multiples facultés sur son blog : sens de la narration, capacité d’analyse et de rédaction, posture d’éclaireur digital, Paul utilise ce support de communication pour illustrer ses compétences (« voici ce que je sais faire »).

Sur Twitter, le héros s’inscrira ensuite dans le champ de la performance (« voici ce que je suis ») à travers notamment l’usage de la manipulation (au sens sémiotique du terme), c’est-à-dire un maniement fin et précis du réseau social. Le Twitto à la recherche de l’influence tentera ainsi de réaliser une performance un peu sans fin, celle de dire : « je suis fort et puissant », ou plus précisément : « Je suis plus fort et plus puissant… ».

Il serait intéressant, à ce stade, d’utiliser la métaphore de « toto qui tombe à l’eau » pour expliquer pourquoi cette performance reste, dans l’absolu, inatteignable. (N.B. : Il semblerait, à l’heure ou nous écrivons ces lignes que le seul toto qui ne soit pas encore tombé à l’eau soit Justin Bieber, utilisateur le plus suivi sur Twitter avec plus de 38 millions de followers). En effet, si, comme nous allons le voir, Paul devient peu à peu twitto-dépendant, c’est parce-que l’expérience de la montée en puissance (l’influence), sur Twitter, peut-être renouvelée à l’infini et qu’elle n’a pas, dans l’absolu, de limite. Sur quels critères Paul pourra-t-il en effet estimer qu’il a atteint un objectif qui ne peut être clairement défini tant il relève de sa subjectivité et de son intériorité psychique ? L’expérience vécue sur Twitter est donc à la fois itérative et incrémentale et c’est ce qui peut amener certains sujets à une addiction comportementale.

Ainsi, Paul interroge-t-il régulièrement son miroir pour lui demander qui est le plus beau, et le petit oiseau bleu lui répond sans fin : « Paul, tu es plus beau qu’hier et avant-hier mais il y a encore plus beau que toi ». Alors Paul reprend de la vitesse dans sa petite voiture rouge sur l’autoroute du tweet, les yeux rivés sur le compteur des followers. Trouver des pépites (scoops) sur Hootsuite et twitter sans relâche (dans une certaine mesure toutefois, pour ne pas lasser et perdre ses followers acquis, et en attendant d’être « plus grand », car les vrais influenceurs ont un faible ratio Tweets/Followers), arborer une parfaite maîtrise du jargon de l’univers Twitter et construire ainsi une posture distanciée d’expert (être par ailleurs attentif à l’obsolescence des pratiques pour ne pas paraître « old school », comme par exemple le #FF ou #Follow Friday, qui semble perdre du terrain…), exprimer son enthousiasme (on est heureux sur les réseaux sociaux) en fédérant, avec des expressions de gagnant : « dream team » (citer ensuite ses collègues, pratique d’usage le jour du #FF), ne jamais (ou exceptionnellement) se retourner en « followant » (i.e. « en suivant », »en s’abonnant à »), ou en faisant des RT (retweets) des twittos plus petits que soi, surveiller son ratio Followers/Followings et autre KPI’S addictif du Social Media, comme le lait sur le feu via Followerwonk, « unfollower » (ne plus suivre) des twittos inutiles (faible volume de tweets et/ou de followers, pas ou peu d’usage de retweet ou de mention) qui ne « followent » pas en retour et dont le propre unfollow n’aura pas d’impact sur le compteur des followers. Et ne jamais oublier de mentionner (dans un contexte subtil) des Twitteurs plus influents (pour l’instant) en espérant qu’ils portent un jour leur regard sur son Moi.

L’homme est grisé par la vitesse, il klaxonne parfois des twittos chauffards en MD (message direct), et quand il perd les pédales, en MP (message public) parce-qu’ils ont voulu aller plus vite que lui en se faisant un shoot (achat) de followers, bafouant ainsi les règles de la Twitter attitude. Le jeu devient pathologique. A ce stade, il n’y a plus de continuité mais rupture, c’est à dire un saut qualitatif entre le twitteur et le twitteur-dépendant. Paul ressent de plus en plus le besoin d’augmenter l’intensité et la fréquence de ses tweets pour obtenir l’effet désiré, celui de la jouissance liée au recours répétitif à sa conduite devenue addictive.

| Paul perd son chemin sur la route de l’e-réputation

Perdu dans une quête d’identité, Paul est un état-limite qui s’ignore. Souvent animé par un manque et une insécurité intérieure, le recours à une conduite addictive socialement acceptable (voire même valorisante) lui permet d’éviter des situations anxiogènes en substituant une séquence comportementale répétée et maîtrisée (série de tweets avec jargon d’expert) à l’insécurité que les relations humaines lui procurent.

Sur son chemin de l’influence, Paul jouit toutefois régulièrement de moments de volupté marqués par un sentiment de possession (ses followers), de domination (les twittos qu’il parvient à dépasser) et enfin (!) de reconnaissance, lorsqu’il est consulté, invité, par des marques ou mieux encore, par de vraies personnalités.

Fragile, l’identité du sujet (Paul) se constitue ainsi en fonction du regard de reconnaissance de « l’Autre digital », sorte de mirage du XXIe siècle.

| La course à l’e-influence, le terrain privilégié des digital-addicts

Certes, les e-influenceurs ne s’appellent pas tous Paul. Toutefois, le Twitteur inflluent, pour le rester, n’a d’autre choix que de gazouiller de façon itérative (tout comme le blogueur influent « se doit » de garder un rythme de publication). Et pour les plus dépendants, ralentir, ou pire, s’arrêter, c’est courir le risque d’être rattrapé (320 000 nouveaux comptes sont créés chaque minute, 500 millions de tweets sont envoyés chaque jour), car s’il est vrai que le nombre moyen de followers d’un compte Twitter est de 208 abonnés, la quête du Graal sur l’échelle des followers se joue, quant à elle, à des niveaux allant de 4 à 8 chiffres. Les influenceurs ne sont donc pas tous des digital addicts mais la course à l’e-influence attire en particulier ce type de profil car les enjeux de cette démarche portent sur l’empreinte (laisser des traces : être) et la mesure de l’image. Or la mesure de l’e-réputation (l’image digitale) ou du Personal branding porte sur des indicateurs chiffrés (KPI’s vécus comme des sortes de notes) propices à la dynamique de l’addiction.

Il est donc fort à parier que cette démarche fastidieuse soit génératrice d’angoisse, tout autant que de jouissance, dans la mesure où elle relève à la fois un peu du fétichisme (obtenir des KPI’s, soit des indicateurs de performance, en guise de trophées. A noter que Twitter est singulier sur ce point car les principaux KPI’s d’un compte Twitter sont des personnes. Le trophée, sur l’oiseau bleu, est donc un individu, lui-même en situation de « posséder » d’autres individus), du déni de castration et par extension, du déni de la réalité (« je suis le plus fort et le plus puissant » : clivage, recherche de toute-puissance comme mécanisme de défense face à un conflit psychique intérieur) et comme nous l’avons décrit plus haut, des mécanismes de l’addiction.

De fait, la course à l’e-influence est un jeu de « JE » au pluriel. Un jeu ludique d’adultes qui se prennent pour d’autres « Moi » (par « jeu » d’identification). Nous sommes donc assez proches, de fait, de l’univers du gaming ou l’identification et le fantasme permettent de s’extraire, temporairement, de la vie réelle, et pour certains, de limiter les vraies interactions sociales.

Le web est ainsi une sorte de miroir, ou reflet narcissique, reflétant le jeu d’artistes de l’influence qui fabriquent, sur chaque support de communication digitale (un blog, un compte Twitter, un compte Linkedin, un compte Pinterest…), une image pour laquelle « il se prennent » plus ou moins, avec tout ce que ce processus peut impliquer de leurre et d’aliénation lorsque le jeu devient pathologique. Mais il ne l’est fort heureusement pas systématiquement !

Isabelle Bouttier, Web Image et Sens

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