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Publié par CRISTOL DENIS

L’apprenance est un néologisme qui indique la place essentielle de l’apprendre dans le changement de paradigme actuel en matière de formation professionnelle. Plusieurs signes nous laissent penser que le monde de la formation est en train d’adapter un référentiel dans lequel l’apprenant prend une part plus active.

De nouveaux métiers apparaissent ou se professionnalisent. Les impacts du numérique favorisent l’éclosion de e-concepteur, e-tuteur, e-formateur, de gestionnaires et animateurs de plate-forme, et de MOOC. Les community-managers témoignent la place des « communautés d’apprentissages » qui se substituent ou viennent suppléer la traditionnelle « dynamique de groupe ». Les standards visuels montent en qualité. Le souci des formes, de l’ergonomie des usages auxquelles on s’est habitué avec tous nos gadgets électroniques est appuyé par l’arrivée de designers, facilitateurs graphiques et illustrateurs qui intègrent leur savoir dès la conception d’un dispositif de formation et pas seulement dans l’embellissement des supports ou des sites pédagogiques. Cette recherche d’ergonomie dans la mise à disposition d’information est essentielle à un moment où près de 60% des français possèdent un smartphone et peuvent consulter des bases de données, des encyclopédies et accéder à des experts gratuitement. L’idée d’environnement personnel d’apprentissage s’installe progressivement. Il requiert le développement de nouvelles compétences, nommées « littératie numérique ».

Les espaces d’apprentissage se diversifient. Formateurs et apprenants s’étaient attachés aux salles de formation closes dans lesquelles des séances d’exposés, de débats, d’exercices, d’étude de cas et jeux de rôles se déroulaient. Désormais, des espaces ouverts se créent. Ils abritent des finalités sociales, culturelles, citoyennes, économiques, éducatives. Les finalités traditionnelles de formation s’hybrident ainsi dans des Fab-Labs (lieux disposant de machines, d’imprimante 3D, et compétences humaines visant à imaginer de nouveaux services et objets), des incubateurs d’entreprise de nouvelle génération se centrent moins sur le créateur individuel mais aussi sur la création d’écosystème d’affaire, des learning-labs font entrer de nouveaux services dans les anciennes bibliothèques les rendent plus connectées et plus vivantes, des espaces de co-working s’inventent ou se rencontrent des travailleurs de plus en plus qualifiés (avec 80% d’une classe d’âge au bac, 60% des français accèdent à l’enseignement supérieur). Ces espaces permettent stimulations et idées nouvelles. La formation s’immisce dans tous ses lieux de projet de façon informelle. Il s’agit de social learning qui prend en compte l’ensemble des apprentissages informels, et en particulier les apprentissages en situation de travail, 80% de ce qui fait le savoir d’un adulte et pas seulement les savoirs formels dispensés dans les écoles. Les travaux de recherche soutenus par l’OCDE montrent la voie d’une transformation des espaces et l’importance des flux de circulation en salle ou dans les organisations de travail pour décloisonner les savoirs, les connecter entre eux mais aussi avec les villes où ils éclosent.

Les métamorphoses sociétales exacerbent les attentes de réponses sur mesure et individualisées. Elles accélèrent le mouvement de mutation des pratiques pédagogiques. Elles rendent plus acceptables les nouveautés. L’homogénéité des groupes en formation est de plus en plus délicate car les références individuelles progressent. Chacun cherche à comprendre ces différences. C’est ainsi que sont inventées les « générations Y », c’est ainsi qu’avec le trouble dans le genre, les nouveaux repères dans les familles (éclatée, monoparentale, homoparentale), la transformation des repères culturels liés à l’internationalisation et aux phénomènes migratoires, les façons traditionnelles dont s’établissait l’autorité pédagogique sont remises en question. La question de la différence s’impose en formation et oblige à repenser les méthodes pédagogiques qui y répondent. Des pédagogies de grands groupes se mêlent avec des réponses en ligne, ou en petit groupe d’expertise (groupe d’échange des pratiques, co-développement). L’autorité statutaire hiérarchique est contestée. Elle impose aux managers d’intégrer une dimension pédagogique pour assoir leur légitimité. Une aspiration à co-définir les finalités de formation exprime moins de passivité. Il n’y a pas que le maître ou le chef qui sait, désormais j’ai mon smartphone et les ondes traversent les murs des classes et des entreprises.

Les façons nouvelles de concevoir des formations intègrent par nécessité ces nouveaux repères et deviennent plus labiles. La logique Taylorienne d’ingénierie valable à l’époque industrielle ou l’un définit un besoin en formation dans un cahier des charges et le transmet à un fournisseur pour le réaliser, pendant qu’il est attendu des participants qu’ils s’exécutent, perd son sens dans un monde des services et des travailleurs qualifiés, plus autonomes dans leurs rapports aux savoirs. A côté du savoir stock s’invite le savoir flux. Si dans les perspectives traditionnelles le savoir était conçu au sein d’une discipline dont on connaissait l’origine et la destination se cumulait et faisait l’objet de reconnaissance sociale, avec le renouvellement constant de zéta-octets de données disponibles, il n’est plus possible de se situer dans une perspective linéaire. Dès lors savoir ce qui vaut d’être appris et validé puis concevoir des réponses adaptées nécessite d’imaginer une ingénierie partagée associant plus largement les utilisateurs. A côté de la maîtrise d’œuvre et de la maîtrise d’ouvrage, une maîtrise d’usage apparait. Elle engage des méthodes agiles de conception des formations laissant une part plus grande aux stagiaires eux-mêmes. Les « besoins de formation » laissent la place aux problèmes à résoudre et à leurs contextes. Constat qui nous renvoie à des fondamentaux connu en pédagogie « Un adulte n’apprend que s’il a un problème à résoudre » (Bertrand Schwartz), et les problèmes d’aujourd’hui ne sauraient être résolus avec les façons de penser d’hier.

La ressource rare c’est l’attention. L’environnement global dans lequel baigne chacun est fait d’un bombardement constant de messages via les réseaux électroniques, les écrans sous toutes leurs formes, les sollicitations commerciales exacerbées. La ressource rare des collaborateurs au travail comme en formation est leur attention. Là aussi force est de constater qu’un glissement opère de l’attention à l’intention. Puisque l’attention est si difficile à capter alors il faut encourager les intentions d’apprendre. Les rôles des professionnels de la formation de plus en plus souvent désigné comme « facilitateurs » ou « animateurs de communautés » se tournent de plus en plus vers la question des motivations. Les formateurs comme les facteurs de La Poste voient leur fonction de distribution de savoir pour les premiers de courrier pour les seconds contestés par les moyens électroniques. Ils sont tenus de se réinventer de s’intéresser plus étroitement à l’autre et de le guider dans le flux des données disponibles pour reconnaître celles de qualité et celles considérées comme plus douteuses. Ils aident à transformer ces données en information en les contextualisant, puis en connaissance en les intégrant dans l’action. Ils ont un rôle essentiel dans la création des conditions pour donner à l’autre l’envie d’apprendre.

Si les usages du numérique ont une répercussion énorme sur les façons d’apprendre, de manager, de situer son rapport au savoir, d’accéder à des informations, d’établir des relations plus horizontales avec les autres ces usages sont intégrés dans une transformation sociétale, économique de grande ampleur. Les réformes de la formation suivent ce mouvement plutôt qu’elles ne le précèdent. La dernière en date ouvre des perspectives et adresse un signal qui est perçu par l’ensemble des professionnels comme une opportunité de changer la donne de rendre un peu plus concret le slogan « être acteur de la formation ». Gageons qu’elle participe à l’une des finalités constantes de la formation professionnelle qui reste d’ouvrir des espaces de dialogue, de renforcement des compétences et d’émancipation qui consolident notre démocratie.

Pourquoi les choses changent en formation

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