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Publié par CRISTOL DENIS

 

   

 

 

 

CR Petit déjeuner-Débat AMIS du CESI du 23 février 2006

Autour de l’ouvrage de François Dupuy, « La fatigue des élites »

 

 

 

Présentation des participants à la table ronde :

 

François Dupuy, Sociologue, auteur de l’ouvrage

François Fayol, Secrétaire général de CFDT cadres

Hubert Bouchet, Secrétaire général de l’UCI-FO, et président des « Amis du Cesi »

Gérard Gosset, Directeur des Ressources Humaines Zone Atlantique des Ciments Français France Belgique

Jean-Baptiste Ertlé, Directeur des Ressources Humaines chez Eurocopter, Groupe EADS

Thierry Puech, Editeur de « La république des idées »

 

 

Première partie : échanges entre les participants à la table ronde

 

Introduction par l’éditeur, Thierry PUECH

 

Thierry PUECH rappelle en préambule l’intérêt du livre de François Dupuy « La fatigue des élites ». Cet ouvrage dit publiquement ce qui arrive aux cadres, et contribue par là à élargir le cercle de d’intérêts relatif à cette question. L’ouvrage est d’actualité. Il existe un indice sur le « sentiment de déclassement » des cadres. L’indice s’élève à 30% en avril 2002, à 50% en mai 2005. Cette augmentation ayant entre autre raison le sentiment de « relégation » éprouvé par les professions intermédiaires

 

 

Présentation de l’ouvrage par son auteur, François Dupuy

 

François Dupuy émet le constat suivant : « il est difficile de parler du « travail » des cadres car le taux de chômage à 10% incite plutôt à parler de l’emploi que du travail. L’emploi cannibalise le travail. Et lorsque l’on parle du travail des cadres on parle du travail d’une catégorie de « privilégiés ».

Il précise qu’il ne s’agit pas de parler de la « souffrance » des cadres, ou du « malaise » des cadres, terme qui apparaît d’ailleurs dès 1947 en même temps que celui de « cadre », et lié à cette époque à l’exercice de l’autorité qui provoque des situations de tension.

Il s’agit plutôt de proposer une explication pratique car cette souffrance est bien réelle. Elle entraîne du « désinvestissement », qui s’ajoute aux fortes tensions provoquées par les nouvelles situations de travail. La seule réponse des entreprises à ce jour étant « d’individualiser la question » et de traiter le « problème organisationnel »

François Dupuy cite une étude faite par un grand groupe français en 74 auprès de 600 cadres. La question : « La vie professionnelle se place-t-elle au-dessus de tout » avait obtenue une réponse positive de la majorité des intéressés. Il estime qu’il n’est plus possible à l’heure actuelle de poser une telle question et d’être assuré de sa réponse. Le travail qui était un lieu d’accomplissement, est devenu un instrument pratique, une ressource pour vivre dans le réseau de son choix. Les entreprises ayant rompu l’accord fondamental qu’elles avaient avec leurs cadres, les cadres l’ont rompu eux aussi.

 

Pendant la première période, dite des « trente glorieuses », de 54 à 74, les producteurs ont dominés leurs clients. Le produit étant rare, ils ont pu élaborer leur façon de travailler en fonction de leurs propres besoins. C’était une organisation « endogène », qui procurait à ses membres une grande autonomie, avec une triple protection :

- l’emploi, face aux aléas de la vie

- une organisation segmentée et séquentielle

- une protection face aux clients et face aux autres.

 

Depuis le premier choc pétrolier, le surcoût des services, l’ouverture des marchés… ont entraîné une nouvelle variable d’ajustement : l’organisation du travail.

Celui-ci est devenu transversal, en mode projet, coopératif… Le travail séquencé et séquentiel a explosé. Les situations de confrontation permanente sont devenues de plus en plus dures. Avec une perte d’autonomie et une gestion individualisée, basée sur l’évaluation d’éléments spécifiques.

 

Ceci n’est pas la « faute » de l’actionnaire qui est tout simplement opportuniste. Après avoir fait alliance avec le producteur contre le client, il s’est focalisé sur la « marge avant », puis sur la « marge arrière ». Ce n’est pas non plus la « valeur » travail qui se détériore, qui serait propre à l’individu. C’est le travail lui-même, c'est-à-dire celui que l’on organise.

Alors quel deal est-il possible entre les deux ?

 

 

Intervention de François Fayol

 

Pour François Fayol, l’intérêt du livre réside dans la confirmation qu’il apporte aux études parues sur le sujet dans les revues de sociologie et les revues professionnelles. De plus il « donne à lire » à un plus grand nombre. Il souligne deux mots qui apparaissent à propos des cadres : « banalisation » et « massification » : Les cadres sont devenus des salariés à part entière. En 40 ans leur nombre est passé de 5% à 15%. Certaines entreprises ont une proportion de cadres de 50 à 90%. Pour les ressources humaines, la notion de cadre « rare et cher » a-t-elle encore cours ?

 

François Fayol constate qu’il y a un changement du travail des cadres et de la représentation du cadre, comme la figure mythique de l’ingénieur de production des PME industrielles. De plus, depuis 93 est apparu le « chômage des cadres ».

Dans la pratique de la gestion des ressources humaines, on tend maintenant à séparer les cadres dirigeants, « l’aristocratie », de l’ensemble des autres populations, cadres inclus, « la plèbe ». De là à se poser la question : à quoi correspond le statut cadre ?

Le statut cadre a-t-il vécu ? L’UIMM pose la question. Le statut ne serait-il  que le reflet d’une caisse spécifique, l’AGIRC, caisse de retraite des cadres ?

 

En fait, on assiste à un glissement des tâches d’encadrement vers la maîtrise et les techniciens - plus le diplôme est élevé, moins on fait d’encadrement - et à une simplification hiérarchique qui entraîne une « déprotection ».

Il y a un paradoxe entre une autonomie croissante demandée dans des organisations complexes  et les besoins de coopération. Avec d’un côté coopération et individualisation, et de l’autre dépendance et compétition. Mais qu’en est-il réellement du travail collectif ?

Ainsi, par le jeu des NTIC et du décalage horaire, une tâche peut être relayée tour à tour par un salarié en France et aux USA.

 

Face à cette question, la proposition est de redonner des perspectives, en remplaçant la notion de carrière par celle de parcours ; et en établissant des relations de travail plus contractuelles.

 

 

Intervention de Gérard Gosset

 

Gérard Gosset précise avoir effectué deux lectures de cet ouvrage. Une première lecture, plus scientifique, avec le constat que les choses ont bien été dites. Une seconde lecture, plus critique, qui soulève des questions : quelles solutions peut-on proposer ?Combien de cadres sont-ils concernés ? Quels sont leur rôle ? Ou sont les « vrais » cadres, par rapport aux cadres des décennies précédentes ? Qu’en est-il du malaise entraîné par la séparation cadres/non cadres ?

 

 

Intervention de Hubert Bouchet

 

Hubert Bouchet affirme avoir aussi effectué deux lectures.

A FO certains peuvent se poser la question : faut-il plaindre la « fatigue » des élites ou la « faillite » des élites ? Face à la crise de l’emploi, il faut relativiser la « fatigue » des élites.

Toutefois si le travail est constitutif de l’être humain, il est important de sortir de ce malaise de la civilisation, où le travail a pris place au cœur de la vie. Hors du travail salarié, n’y a-t-il pas de salut ? Noter que le MEDEF lui-même se penche sur le « bonheur » des cadres.

 

Il y a en fait une métamorphose de l’activité. Les outils sont dans une telle dynamique de développement qu’ils entraînent à terme l’extinction des non-cadres, et l’éveil de nouvelles capacités. La polarisation est autour de la capacité à créer. La richesse est dans nos têtes.

A nous d’aller plus loin dans la question et de construire les réponses.

 

 

Intervention de Jean-Baptiste Ertlé

 

En réponse à deux questions posées par l’éditeur : les DRH comprennent-ils encore ce que leur demande les jeunes cadres et qu’en est-il en Allemagne, JB Ert …. rappelle que sa société est chez dans contexte de croissance et d’embauche.

Il estime que le livre est pertinent mais qu’il ne parle pas du rôle du développement économique dans la baisse de moral des cadres ; et qu’il offre une vision plutôt pessimiste, avec en plus la faillite de la politique RH. Or dans les entreprises, il existe des cadres enthousiastes. Il y a des entreprises qui font des bénéfices, où la recherche et le développement sont à l’ordre du jour. En Espagne par exemple, qui est en plein essor, les choses sont différentes.

 

Par ailleurs, l’attitude des jeunes cadres est gérable, avec du suivi, de l’intégration, de l’accompagnement. Et le contexte va changer, avec un rajeunissement des populations et un renouvellement des compétences, dus au prochain départ des seniors. Il faut donc des réponses adaptées aux jeunes, et à ceux que l’on nomme les seniors.

Chez EADS il y a notamment une démarche et un suivi de carrières pour la « 2° partie de carrière ». L’enjeu est à la fois de gérer les compétences des seniors et de transmettre des compétences.

 

 

 

 

 

 

Deuxième partie : échanges avec les participants

 

Question :

Le contexte économique n’incite-t-il pas à une sorte de recherche d’« assistanat »? La catégorie cadres par rapport aux non cadres n’est-elle pas une catégorie française ?

 

Réponse de François Dupuy :

La catégorie cadre n’est pas une spécificité française. La catégorie cadre existe, au delà de la notion juridique, partout dans le monde. A propos de l’«assistanat », il s’agit plutôt de la « protection au travail ». L’ouvrage de Robert Castel « Les métamorphoses de la question sociale » explique qu’il s’agit d’être affilié, d’avoir une relation de protection. Or actuellement, du fait de la mondialisation, nous sommes dans une période de forte déprotection du travail.

 

 

Question :

Qu’en-est-il du secteur public ?

 

Réponse de François Dupuy :

Dans mon livre « Sociologie de l’administration française » je note que depuis son statut de 1946, l’administration publique est une organisation endogène par excellence. Par exemple dans l’Education Nationale, plus le niveau de qualification est élevé, plus le nombre d’heures d’enseignement diminue.

Mais maintenant qu’il n’y a plus cette abondance de ressources, le statut de la fonction publique réputé intouchable tombera-t-il comme le mur de Berlin ? Le système de la fonction publique peut être perdant/perdant pour la société et pour les agents qui ne sont pas là où ils devraient être. Encore une fois pour exemple les jeunes enseignants qui sont envoyés dans les lieux les plus difficiles.

 

Réponse de François Fayol :

Le statut de la fonction publique est en réalité plus souple. Il y a « la règle et l’utilisation de la règle ». Et il y a de grandes différences d’un ministère à l’autre. La Direction générale des Impôts ne fonctionne pas comme le Ministère de l’Environnement.

 

Intervention de Gérard Gosset

Pour revenir sur la notion de « jeunes cadres » : que recouvre-t-elle ? Dans notre groupe, elle correspond aux « jeunes ingénieurs ». Le problème majeur en ce qui les concerne est la mobilité, compte tenu de l’importance accordée à la vie familiale et au fait que les deux éléments du couple travaillent. L’attitude des personnes est différente selon l’intégration pratiquée par l’entreprise, les contacts personnels établis, le tutorat…

Quant aux méthodes de management pratiquées : elles consistent en un ensemble de process, qui sont très développés lorsque l’entreprise est internationale.

 

Intervention de François Dupuy
Face au malaise des cadres, les entreprises ont d’abord choisi de ne pas réagir.

Ensuite le discours managérial développé a été inclusif : nous partageons les mêmes valeurs, les mêmes visions. Mais ce type de discours est un discours sans sens, car il n’a pas de contraire. Ces phrases vides ont une conséquence grave : il n’y a plus de mobilisation. Par contre, il y a développement du cynisme, qui, lui, est corrosif. Avec des risques de délinquance  au travail.

Ainsi, les « 35 heures » ont augmenté la productivité mais aussi la pression. Au début les cadres ont « bouché » les trous, ensuite ils ont utilisé les 35 heures, à travers les RTT.

Dans le même sens, les jeunes sont en couple avant d’être au travail.

Les indicateurs ont été multipliés. Autant de mécanismes pour surveiller les cadres. Mais ceux-ci se glissent dans les interstices. Il vaudrait mieux leur faire confiance.

Que les dirigeants soient raisonnables par rapport à ce qu’ils veulent et demandent aux cadres.

 

Intervention de François Fayol

A partir d’une enquête menée auprès de 600 cadres, on constate qu’engagement et distanciation sont possibles par rapport à l’entreprise, par rapport aux conditions de travail, mais pas par rapport au travail lui-même. La question est comment travailler collectivement avec des perspectives. Comment travailler individuellement dans mon entreprise qui me donne des perspectives. Il faut développer le « champ des possibles ».

 

Question :

La vision stratégique des dirigeants n’est-elle pas entravée par le discours du financier ?

 

Réponse de Gérard Gosset :

L’influence du financier pèse mais dépend du type d’activité, et de la volonté du dirigeant qui se situe entre le court terme et le long terme.

 

Question de Thierry Puech :

Il y a un processus de « déclassement » de ceux qui se pensaient comme « élites ». Qu’en est-il alors du « pouvoir » ? Quel est le rôle et le pouvoir de l’informatique par exemple ? Quelle est l’incidence de l’éloignement des lieux de décisions ? Les relations de pouvoir sont-elles plus abstraites ? 

 

Réponse de Jean-Baptiste Ertlé

S’agit-il du pouvoir de ceux qui évaluent ? Maîtrisent-ils ce système ? Il y a danger. Il faut être prudent avec ces outils. Ne pas donner un pouvoir permettant de classer les individus dans des cases.

 

Question :

Les cadres revendiquent « leur » espace de responsabilité, même s’il n’y a plus de pouvoir « autour » d’eux. Quels process de décisions existent face au pouvoir ? Quelle initiative, quelle expression reste-t-il au cadre par rapport à l’organisation ? 

 

Intervention de l’un des participants :

Je suis ingénieur dans la fonction publique. J’ai 40 ans. J’ai été manager. Syndiqué. Maintenant je suis conseiller technique dans le domaines transport/énergie. Je rebondis face à la question : l’état est-il ruiné par la faute des fonctionnaires ?

Quelle ouverture pour le « champ des possibles » ? Quel pouvoir ? On peut avoir une vie privée « et » une vie professionnelle. Qu’est ce que « l’efficacité » du service public ?

 

Réponse de François Dupuy :

« Inefficacité » ! Par exemple, en France collecter les impôts coûte trois fois plus cher qu’en Suède et deux fois plus qu’en Espagne.

Pour en revenir aux cadres, l’une de leur questions est « suis-je un manager ? ».

Il y a une évolution de la structure de la population des cadres. Le nombre de cadres encadrant diminue tandis que les cadres spécialistes augmentent fortement.

La définition du « cadre encadrant » est à modifier.

Le sentiment des cadres de participer à la direction de l’entreprise n’existe plus. Faire partie du comité exécutif n’est plus un objectif. Mais de quel pouvoir le cadre dispose-t-il encore ?

Le cadre a beaucoup de responsabilité et il y a une inflation des titres mais il n’a pas de « pouvoir ». C’est à dire qu’il ne peut pas contrôler ce qui est à contrôler pour pouvoir faire son travail. Or, lui est pourtant contrôlé.

 

 

 

Intervention de Jacques Bahry, Directeur général du groupe Cesi

 

Nous pouvons considérer qu’il y a deux « plans » par rapport à la perception des cadres : le réel, et la fin d’une illusion.

Le réel, c’est l’évolution de l’organisation du travail, l’évolution du management, les clivages dans l’entreprise cadres/dirigeants, la « remontée » des familles patronales. En ce sens la distinction n’est pas forte avec les autres catégories.

La fin de l’illusion est celle que les cadres avaient d’appartenir à une aristocratie.

L’origine du mot cadre pouvait les induire en erreur. Il a été emprunté au vocabulaire militaire où il désignait au XVIII ° siècle les « officiers » mis en en carré, dans le cadre de la caserne. Les officiers étaient tous des aristocrates.

En France, le modèle organisationnel industriel calquant le modèle militaire, l’illusion était née. Et le passage cadre valorisé, comme celui du passage de la « plèbe » à l’« aristocratie ». Mais le pouvoir n’est pas là. Les yeux se sont ouverts et l’on arrive à la situation où les élites sont fatiguées.

 

Question :

Il existe différentes catégories de cadres. Cette fatigue touche-t-elle l’ensemble des catégories ou certaines catégories échappent-elles à cette fatigue ?

 

Réponse de François Dupuy :

Oui, toutes les catégories sont touchées. La distinction que l’on peut faire, du point de vue de l’organisation, est celle des cadres et des cadres supérieurs. La pression est plus forte sur ces derniers, mais ils ont en contrepartie une protection financière.

 

Dernière intervention, faite par Hubert Bouchet

L’idée de dynamique ascensionnelle qui a bercée toute ma génération est malmenée.
Il faut poursuivre cette réflexion.

 

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