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Publié par CRISTOL DENIS

 

 

images.jpg« Tous les enfants sont des artistes. Le problème c’est de la rester une fois adulte » cette phrase de Pablo Picasso résume le monde sérieux dans lequel nombre de managers ont glissé dans leur quête effrénée de marge, de chiffre d’affaire et de reconnaissance. Alors que faire pour que le management soit non seulement une science mais demeure également un art ?

La pédagogie des années 70

Parfois les contenus de formation professionnelle à destination des managers semblent rester figés dans l’élan créateur des années 70. La dynamique de groupe, la pyramide de Maslow, les récits quasi mythologiques d’Elton Mayo œuvrant à la découverte des relations humaines au sein de western Electric, le management situationnel… sont des thèmes bien connus des responsables ressources humaines et autres décideurs d’entreprise. Depuis cette période ces approches se sont ancrées dans les pratiques des cadres Français devenus bon gré mal gré des managers, pour une partie d’entre eux. Ces approches forment un corpus de techniques et de connaissances communes partagées, pour les entreprises et ses salariés. Ces croyances sont somme toute rassurantes à force d’usage. Mais parce que proposées de multiples fois, ayant pénétré les formations initiales, tout compte fait, nombre de cadres éprouvent un sentiment de déjà vu face à des idées présentées sous toutes les coutures. Le fonds de commerce semble s’épuiser. Les couleurs des schémas s’estompent et s’affadissent. Le passage du rétroprojecteur au vidéo projecteur, puis aux technologies en ligne ne change rien à l’affaire. A défaut de bouleverser le fond, la forme dynamise les apprentissages. De nombreuses pratiques plus tendances les unes que les autres se lancent à la conquête de la motivation des équipes, de l’enthousiasme au travail. D’abord le développement personnel sous toutes ses formes, renvoie l’individu, responsable de lui-même, de ses choix, de ses émotions à sa solitude, voir à la « fatigue d’être soi » pour reprendre la formule d’Alain Ehrenberg (1998). Apprends-toi toi-même à faire face, développe la confiance en toi, deviens un battant, tel est le programme managérial actuel que décrit Valérie Brunel (2004). Après la vague du management expérientiel du rafting, du saut à l’élastique, vint celle de l’entreprise combattante ou les équipes organisées en commandos se pourchassent armées de pistolet à peinture, dans des parties endiablées de Paintball. Puis l’on imagina la fête des fous, un jour dans l’année ou chacun peut changer de rôle, jouer au patron ou au directeur commercial sans référence aux grades et aux statuts. La mode vint au théâtre et à sa capacité de nous renvoyer des images de l’entreprise et de ses dirigeants, de prendre de la distance de rire de soi, d’oser ; pas de convention d’entreprise sans théâtre. Sans renier ces approches ludiques, ces  idées novatrices et dépoussiérantes, il est néanmoins possible de se demander s’il s’agit encore de formation ? Si l’on apprend quelque chose ? ; Certainement mais quoi ? Le « fun », la forme suffit elle à masquer le manque de fonds ?, le « parler creux sans peine », ou « l’illusion du management » que reprochent souvent des sociologues comme Le Goff (2000) remplacent ils le besoin de savoir pourquoi on fait les choses pour s’engager et entraîner les équipes. Cependant, un changement est aujourd’hui perceptible. Les managers ont appris que la motivation ne se décrète pas, elle se mérite. Les salariés réclament du sens. Un nouveau monde s’ouvre, de nouveaux territoires sont explorés sous l’impulsion du désir. Surprenez-nous, faites nous voir autre chose que le quotidien, et autrement, semble dire une petite voix encore timide. Des réponses s’échafaudent. Dans certains stages, l’art s‘invite aux débats. La formation facilite la compréhension des situations qui nous entourent. Les ouvertures artistiques permettent de nouveaux angles de vues, une prise de recul. « Former autrement » les salariés et les équipes fait l’objet de recherche, de tâtonnement pour des entreprises en quête de créativité et de nouvelles valeurs ajoutées. Un parti pris est d’entrer dans les compétences par l’ouverture culturelle et artistique. Les objectifs pédagogiques restent classiques : communiquer ou travailler en équipe, s’ouvrir aux autres, faire face au changement, mais la dimension artistique est mise en avant. L’entrée artistique ne semble ni pire ni meilleure que celles présentées auparavant. L’idée défendue ici est que l’art nous apporte quelque chose de spécifique. Il donne des clés de compréhension, du sens à ce que nous vivons.

La part de soi dans la compétence

Le diagnostic est connu. Nous passons du monde des statuts et des places acquises à celui des talents et des compétences (Zarifian). Beaucoup dans les discours, mais aussi progressivement dans les faits. Petit à petit nous laissons derrière nous les logiques de garanties collectives et nous valorisons l’initiative individuelle. La société se vit fluide changeante, la gestion de l’événement prime la prévision. Les identités socioprofessionnelles se recomposent. Les cadres disparaissent derrière les managers. Les identités de qualification cèdent le pas aux identités de compétence dont il convient encore de découvrir la logique et la dynamique. Certainement ces dernières sont faites de sentiments de compétences, d’engagement des affects et d’envie d’agir. Les savoirs qui permettent de faire face, se recombinent. En effet, la compétence a souvent été décrite comme une combinaison de savoir, activés en situation et débouchant sur des performances. Pour compléter cette définition, j’insisterai sur la dimension émotionnelle non pas en tant qu’intelligence mais comme accès à une part de soi. Cette part est souvent remisée par le tumulte des exigences professionnelles. Dans notre rapport aux événements nous sommes de plus en plus souvent amenés à nous impliquer personnellement. C’est la marque des sociétés de service que de donner de sa personne. « Je m’en occupe personnellement » est une phrase attendue du client de la part du manager. Aujourd’hui le filtre émotionnel, celui de notre identité oriente notre action. Chaque micro-décision prise en situation, face au client, ou au subordonné est conditionné par la référence à : « Qui suis-je ? », Quelles réactions je m’autorise en situation ? Et c’est là que l’art intervient. Deux exemples témoignent des ouvertures  à soi et au sens que favorisent les approches artistiques et créatives. Deux approches qui nous permettent de mieux pénétrer dans un monde ou le son et l’image sont omniprésents.

L’émotion musicale

D’abord la rencontre avec un chef d’orchestre renvoie au sentiment d’un moment privilégié avec un représentant de « l’Art ». Puis, l’aspect musical touche et pénètre les territoires personnels. Notre ouïe a été tôt accoutumée à un environnement sonore qui nous est propre. Quand la formation s’intéresse à la musique comme média, l’objectif est la sensation corporelle, la découverte pour soi de sensations possibles et nouvelles. La musique entoure et implique. La vibration d’un chœur dont on est parti prenante est une expérience forte qui nous relie aux autres par delà les différences. La participation à une chorale d’un jour entonnant à l’unisson un air célèbre, nous relie à un patrimoine culturel commun. Le sentiment de se surprendre à réaliser une performance à la fois nous enchante et nous révèle. C’est encore des petits moments de plaisirs faciles. Se laisser porter par un souffle, une mélodie, un tempo, ressentir un rythme dans son corps, sont des apprentissages de « lâcher prise ». La musique nous rappelle qu’au cinq sens l’on doit ajouter d’autres sensations proprioceptives, intéroceptive. La découverte de toutes ses sensations internes à notre corps est autant de capteurs utiles pour capter ses signaux faibles en situation. Cette expérience d’attention à soi et aux autres, est un acquis que l’on emporte en soi pour décrypter un peu mieux la complexité du monde.

La création picturale et graphique

Peindre, apprendre à peindre, c’est d’abord apprendre à regarder et apprendre à apprendre tout court. Olivier Wahl (2003) est un peintre d’art contemporain. Il éduque les regards par des mots, des gestes rares. « Je donne comme indication principale à mes élèves de suivre leurs inspiration » dit il sobrement. Placer l’autre face à une toile vierge, c’est le placer face à lui  même. Ne pas copier des formes préconçues, puiser à l’intérieur de soi des formes qui n’existent pas encore, est une expérience déstabilisatrice. Comme le déséquilibre dynamique de la marche, un point d’appui qui se dérobe, un moment d’inconnu une nouvelle base. Ce que nous apprend la peinture c’est le changement. Moins le changement de forme, de couleurs, de graphisme, de textures que le changement de soi, à l’intérieur de soi. La création induit une attention aux mouvements qui nous animent, un retour sur soi, ses sentiments, un décryptage intérieur. Se prêter au jeu interroge profondément le pourquoi de ses choix ou non choix. La création d’une épure, d’un dessin (dessein ?), d’une toile, réactive l’instinct du plaisir pour le plaisir, la sensation de gratuité ; le don de soi. Ce que produit la création par la peinture c’est la rencontre de soi par le vide. Aller directement vers la création est la façon de se libérer et de ne pas s’encombrer l’esprit des techniques de la créativité. C’est encore, redécouvrir le sentiment de création, offrir de se connecter aux émotions du petit créateur de l’enfance, retrouver la spontanéité du monde dont on ignorait tout.

L’art révélation de soi

L’art, les compétences artistiques révèlent des talents différents et permettent une valorisation de chacun sur un autre plan que le strict plan professionnel. La découverte artistique c’est aussi une intégration des mondes professionnels et extra professionnels, la prise en compte du sens ou chacun trouve sa place. L’art révèle des images et des sons du monde. Il nous donne à sentir, ressentir vibrer. L’œuvre du créateur est dans l’œil de celui qui regarde. La mélodie est dans l’oreille de celui qui entend. L’art est une clé d’entrée émotionnelle dans la compétence. L’émotion renforce les ancrages cognitifs individuels, à l’image d’une étiquette posée sur une situation qui en faciliterait la récupération en mémoire. En cela elle favorise la mémorisation d’informations, et la construction du sens. Un peu comme la madeleine de Proust dont la simple odeur réveillait un monde et réorganisait l’univers de l’auteur.

 

Les sensations procurées par les peintres et les musiciens ne facilitent pas que des transformations individuelles. Elles nous enseignent aussi la dimension collective. Ces approches ne se contentent pas de nous parler d’équipe, de style de relation, elles nous donnent à vivre un chœur de chant, le plaisir partagé de faire œuvre commune, de créer une fresque ensemble à égalité. L’action et l’émotion commune, la prise de risque ensemble, soudent les équipes. Ces expériences de formation loin d’être anecdotiques, reléguées en fin de stages pour détendre l’atmosphère sont de plus en plus souvent intégrées à des temps de construction d’équipes ou d’expérimentation concrète du changement. Le chef d’orchestre n’est plus seulement utilisé comme métaphore de l’équipe, qui s’unit d’une seule et même voix pour produire un résultat. L’image facile du grand harmonisateur cède la place à l’expérience humaine vécue ensemble et qui prend du sens en soi. Ce que nous apportent de neuf la peinture et la musique c’est le ressort qu’elles enclenchent au fonds de chacun de nous. Ce déclenchement  nous procure à la fois des instants de plaisir, et des interrogations sur ce qui « me » touche et « le sens que j’y donne ». Avec l’art en formation, nous gagnons une plus grande sensibilité dans notre façon d’appréhender le monde. Les managers ont besoin de reprendre le sens du monde.

 

Ehrenberg, (1998), La fatigue d’être soi. Dépression et société, Odile Jacob, Paris

Brunel V, (2004), Les managers de l’âme : le développement personnel en entreprise nouvelle pratique de pouvoir ?, la découverte, Paris

LeGoff JP, (2000), L’illusion du management, pour un retour au bon sens, La découverte, Paris

Zarifian P (2001), Le modèle de la compétence : trajectoire historique enjeux actuels et propositions, Editions Liaisons, Paris

Wahl O (2003), Le temps de peindre, Dire Editions, paris

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