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Publié par CRISTOL DENIS

 

 

Faire le récit de la thèse est une manière d’aborder le cheminement de la pensée qui peu à peu conduit à une  démonstration et à des propositions. La méthode s’accorde avec une démarche abductive qui prétend assembler des faits épars et leur donner progressivement un sens, une intelligibilité. Au fur et à mesure s’opère une décantation, des questions, hypothèses et matériaux sont abandonnés et analysés plus finement. Tout part d’une interrogation ancrée dans mon métier de formateur de responsables. La question  est d’abord vague : comment les responsables se forment-ils ? Comment deviennent-ils ce qu’ils sont ? Que peut t-on faire pour les aider dans leur fonction ? La problématique est d’abord travaillée pour une population de cadres au cours d’un master de recherche en sciences de l’éducation ; le terrain est une formation au passage cadre, et plus particulièrement l’analyse des récits personnels contenus dans les mémoires. Mais l’issue de cette première recherche dévoile une transformation du monde, des rapports sociaux, des références à des groupes et des identités cadres et pousse à préciser le questionnement sur une partie d’entre eux : les managers. La question, si elle a changé d’objet, reste stimulée par des doutes : Que se passe t-il vraiment lorsqu’il y a formation ? Est-ce dans une salle que les managers apprennent leur fonction ? Pourquoi chacun réagit-il différemment aux propositions pédagogiques qui lui sont faites ? Pourquoi alors qu’une majorité de managers arrivent à cette fonction grâce à un diplôme de l’enseignement supérieur, une minorité parvient quand même à la fonction ? Que produisent les formations au-delà d’un transfert de techniques et de méthodes ? Peut-on proposer des dispositifs plus efficaces ? Si oui sur quelles bases ? Pour quels résultats ? Selon quels objectifs ? Pour dépasser le terme de formation apparu connoté et limité  à l’espace éducatif institué, le terme de fabrique a été choisi. Ce terme recèle deux avantages. Le premier est qu’il exprime une réalité sociale se voulant englober les apprentissages formels et informels. Le deuxième réside dans sa force d’évocation et parfois de provocation, car au fur et à mesure de l’investigation les interlocuteurs étaient obligés de se positionner par rapport à un mot non convenu à le rejeter ou lui donner un sens et finalement à décrire des processus qui les concernaient, pour se les approprier. Les questions renforcent les doutes et emmènent alors la curiosité du chercheur simultanément à lire et collecter de l’information. Les catalogues de formation, les cahiers des charges de formation en management sont recensés et dépouillés, des entretiens avec d’autres formateurs de managers, des responsables de formations d’entreprise, des dirigeants d’organismes ouvrent à d’autres repérages. En parallèle,  des recherches sur ce que font les managers sur leur démographie leurs activités permettent de construire une première représentation de la population et des situations dans laquelle elle est impliquée. Le rôle des interactions sociales avec les autres, l’omniprésence dans les articles et les livres de l’équipe semble une voie d’investigation à privilégier, mis au regard de discours convenus sur le manager héros solitaire. Aussi, partant de la famille des cadres la distinction entre dirigeant, cadre encadrant du personnel, chef de projet et expert conduit à restreindre l’objet à une catégorie : Les managers encadrant hiérarchiquement du personnel de façon régulière, et étant en charge d’une équipe. Si l’intuition du rôle des groupes et des équipes se fait jour, elle s’intègre dans un ensemble de rapports sociaux. La perspective sociologique  interactioniste naît de cette intuition. Pourquoi limiter à l’équipe les interactions du manager ? Si les interactions apparaissent à ce point centrales, il convient alors de creuser ce qui est appelé à devenir l’épistémologie interactioniste de la thèse. La lecture d’auteurs comme Giddens, Simmel, Dubet, Elias conforte alors l’interaction entre les managers et leur environnement comme axe d’investigation. La perspective de Dubet retient plus particulièrement mon attention. En effet les trois logiques d’actions qu’il décrit comme positionnement sur des marchés, intégration dans un groupe et subjectivation semble un cadre suffisamment large pour y loger nombre de processus repérés dans les lectures, pour expliciter les différences faites lorsque le manager est envisagé en tant qu’acteur, qu’agent ou que sujet. L’organisation de ces processus selon des logiques macro, méso et micro de Desjeux renforce la cohérence de l’épistémologie qui se construit avec son objet. Au niveau macro sont attachés les phénomènes sociaux et historiques, d’apparition des managers, des discours dans lesquels ils baignent, des institutions éducatives qu’ils rencontrent. Il s’agit des contextes avec lesquels la problématique est articulée et auquel nous avons donné le nom de managérialisation, et ce dans une perspective critique. Au niveau méso  il s’agit d’identifier ce qui les touche directement : des enseignements, des normes, des valeurs, toutes les variables externes qui influencent leur choix et leur trajectoire enfin au niveau micro c’est le sens qu’ils donnent à ce qu’ils vivent, c’est le niveau de leur subjectivité agissante. Il n’y a pas de question nette. Le cadre de la recherche se pose progressivement, il n’est pas donné d’emblée, car la construction de ce qui fonde la pensée et les informations qui viennent nourrir la problématique se juxtaposent et se déploient en parallèle, se fertilisent mutuellement. Au fur et à mesure qu’une question insiste, des recherches de faits, des lectures d’articles s’imposent et sont réalisées. Le risque a été un encombrement de la problématique, le gain une connexion d’idées, de questions, de faits qui se rencontrent et s’emboîtent ou non comme dans un puzzle. Deux investigations de terrain majeures ont été entreprises et ont nourri la recherche. La première a été la rencontre et l’interview de 39 managers. Les récits de vie recueillis auprès d’eux ont permis de distiller encore les hypothèses de se centrer sur les thèmes qui se saturaient d’informations, d’ajouter des variables oubliées, et d’en enlever de moins probantes. La deuxième a été une forme de vérification auprès d’un échantillon de managers. Une centaine de questions posées dans une enquête en ligne enrichit la récolte, là encore, d’exemples de pratiques. L’enquête donne les tendances, et vérifie le niveau de partage de pratiques sur des items comme le rôle du modelage du N+1, de l’équipe, des tiers, de la réflexivité. Si les 536 réponses collectées n’ont pas été prises comme des preuves statistiques, du moins ont-elles été considérées dans l’enrichissement de l’heuristique et ont obligé à revoir les orientations qui ne s’accordaient pas avec la tendance relevée. Au cour du travail de gestation, l’idée s’est éclaircie. Devenir manager est avant tout le fruit d’une expérience sociologique. Cette idée a alors enclenché de nouveaux questionnements. Si devenir manager est le fruit d’une expérience sociologique alors y a t-il des expériences sociologiques discernables, spécifiques, plus ou moins fortes ? Arrivé à ce stade, il s’est agi de relire les matériaux au regard de 4 expériences : celles du manager tout droit sorti d’une école (le plus souvent prestigieuse), celui formé par l’apprentissage, celui « sortant du rang » avec l’aide de la formation continue, et celui ayant vécu une expérience de VAE. Cette relecture des matériaux a conduit à insister sur le rôle de plusieurs éléments comme la réflexivité et le rapport aux savoirs. Elle met aussi en évidence une orientation des rapports sociaux. Chacun se construisant dans le même temps qu’il construit l’environnement qui l’entoure.  La place centrale des identités singulières, le risque de faire de soi un objet de savoir ou un sujet en devenir marquent les nouveaux rapports sociaux. Le lien unissant les managers et le management a été reconçu donnant naissance à une représentation d’une évolution possible du capitalisme baptisé « capitalisme des identités ». La perspective éthique que devenir un manager serait devenir un homme plus concerné par les autres oriente vers un renversement de paradigme. Le renversement qui se produit alors, interroge l’approche traditionnelle de la formation initiale ou continue trop fréquemment observée au cours de laquelle il s’agit de former au management (corpus d’outils, de techniques et de connaissances codifiables et transférables) puis de s’intéresser au manager (en tant que sujet qui habite le monde exprime des émotions, agit selon son intuition et son expérience) c’est pourquoi l’annexe de la thèse propose un ensemble d’approches et de méthodes s’appuyant sur les expériences et la réflexion des managers. Ces méthodes sont susceptibles d’être combinées pour la conception d’environnement d’apprentissage facilitant l’auto-saisissement de soi plutôt que la reproduction du même.

Manière d’apprendre et temps de savoir

La rédaction d’une thèse ne prend pas le même sens quand elle est rédigée dans la prolongation d’études initiales ou quand elle est entreprise avec quelques années professionnelles de recul. L’objet de ce texte est de rendre compte des modalités utilisées pour finaliser une thèse sur « La fabrique des managers : identité  et rapports aux savoirs » dans le champ des sciences de l’éducation. Plusieurs  difficultés se présentent la première est d’ordre temporel. Lorsque l’on est engagé dans une vie familiale et que l’on se situe dans une activité professionnelle rythmée voire même harassante, l’équation temporelle devient particulièrement difficile à gérer. Cette situation conditionne les modalités d’action, d’exercice de la réflexion, et de mobilisation de soi. De même autant une réflexion menée entre 24 à 28 ans envisage le monde avec moins d’arrières plans vécus  dans l’entreprise, autant après une vingtaine d’années passées en entreprise, les représentations s’ancrent dans le réel vécu. Cette perspective relativise et complexifie les théories reçues. De ces deux conditions découlent des choix ou des opportunités dont la finalité semble être le maintien d’une tension vers l’objet de thèse et l’objectif à atteindre. Plusieurs axes expliquent pourquoi la motivation s’est maintenue. Ils sont ici développés.

L’apprentissage par les autres

Avec le recul associer les autres aux recherches a été une constante du processus de recherche. C’est ainsi que des professionnels confirmés ont relu les premiers écrits tant des praticiens que des sociologues ou des chercheurs de différentes disciplines. L’investissement vers et avec les autres s’est traduit dans l’implication au sein de réseaux professionnels (AFREF, ANDRH) par l’organisation de petit déjeuner ou la rencontre de personnalités sur l’objet de la recherche (Dirigeants, consultants, fondateur d’entreprise). Tester et débattre d’idées en cours d’élaboration et d’agencement a pu se réaliser grâce à l’organisation de conférences et d’événements sur des thèmes en proximité d’intérêt (Exemple la conférence Manager les commerciaux de demain, ou Management et leadership : le leadership ça s’apprend !). Le rapport aux informateurs s’est aussi développé en commanditant des études complémentaires sur le leadership à l’OFEM, ce qui a forcé à la formalisation d’une problématique. L’association d’une documentaliste aux recherches a obligé à la précision terminologique des mots clés et au cadrage du champ.

La rédaction d’écrits intermédiaires

La publication d’écrits intermédiaires calme la soif de produire d’un seul coup un grand œuvre. L’investissement dans la publication de dossier dans une revue professionnelle (PERSONNEL), la rédaction d’articles de vulgarisation (Formation et territoire, Actualité de la formation Permanente), la coordination d’un ouvrage sont autant d’exercices qui font progresser l’écrit académique et qui donne quelques signaux de reconnaissance en retour d’un travail en train de se faire. La participation à la rédaction d’un chapitre d’ouvrage oblige à respecter des contraintes éditoriales et à faire des deuils. La publication en ligne de la thèse en train de s’écrire a été un moment interactif, l’analyse du trafic et des mots clés tapés par les internautes donnant le sens des préoccupations dans l’air.

L’organisation de l’information

La veille et l’organisation d’alertes sur internet, les abonnements en ligne ou à des revues (Actualité de la formation permanente, Education permanente, Sciences Humaines, courrier cadre, Savoirs, formation et emploi), la lecture quotidienne de la presse (Le monde, Les échos, Courrier International) permettent de capter des informations en provenance de l’environnement. La tenue de deux blogs le sien propre et celui du journal Les Echos (Blog TPE – PME) a permis de dégrossir progressivement des idées de les épurer et de les présenter d’une façon très ramassée. La tenue de la rubrique LU POUR VOUS  de la revue PERSONNEL et l’obligation rédactionnelle de synthèse oblige à maintenir un rythme de lecture et à progresser en lecture rapide, à faire des synthèses percutantes.  La participation à des salons professionnels a également enrichi la collecte de brochure, catalogue, recelant des méthodes, pratiques et approches relatives à l’objet étudié. La gestion des informations se réalise par des dossiers papiers et par des dossiers électroniques.

La communication et l’argumentation des idées

C’est en communiquant dans des colloques (AGRH à Lyon ou Rouen, ESSEC à Cergy Pontoise) que des rencontres ont pu se faire avec d’autres chercheurs et qu’un entraînement à parler sur des sujets académiques en public s’est réalisé. La participation et la prise de paroles structurée dans  des clubs (Club Excellence, Groupe ANDRH, club des anciens d’Advancia) a également permis de déceler des réactions aux propos contenus dans la thèse. Les dirigeants et membres de ces clubs réagissent et donnent feed-backs, encouragements et critiques utiles pour avancer. La participation au comité de rédaction d’une revue professionnelle permet aussi de tester des idées et de voir comment argumenter celles-ci pour être mieux reçues. Assister à des conférences (GDR Cadres, TT net, Psychologie) en tant que simple participant force les qualités d’écoute  et oblige à ouvrir son objet à d’autres possibilités d’interprétation.

Le temps de la lecture

Les transports en commun sont des temps de lecture, mais également les toilettes, parfois la marche à pied (!) et parfois les CODIR ennuyeux donnent quelques temps de lecture. Ce dernier type de lecture rappelle l’attention flottante des psychanalystes focalisée sur le texte mais aussi prête à se réinvestir dans la situation au cas ou. Les vacances offrent des plages au sens propre et au sens figuré ou lire. Le soir avant de s’endormir est le temps ou les hypothèses du lendemain sont mises à reposer. La discipline de l’esprit se fait aussi discipline du corps. Le rythme de  vie est rigoureux (levé tôt 5 h 30, couché tard 11 h 30) il augmente à la fois le temps pour faire mais également le sentiment de liberté et de temps pour soi, et la conscience de nouvelles capacités de résistance. La suppression d’activités récréatives, la limitation des distractions (en particulier la télé), redonne du temps ; presque deux heures par jour. Les week-ends sont organisés pour les activités d’apprentissage.

La prise de distance et la réflexivité

La tenue d’un journal de bord dans lequel sont consignées les idées, découvertes, approximations, dessins, schémas, citation, hypothèse est un exercice d’hygiène mentale qui conduit à plus de réflexivité et d’emprise sur la direction donnée à la pensée. La conversation régulière physique ou par internet avec son directeur de thèse est une source de soutien de conseil de mise en garde, d’aide méthodologique, et de prise de confiance indispensable. Le dialogue avec soi par le journal partagé avec le directeur de thèse enrichit les analyses. Cette mise à distance est d’autant plus importante lorsque l’auteur est concerné par la réalité sociale observée, en tant que manager lui-même.

L’acquisition de ressources

L’acquisition de ressources en livres et articles passe par des astuces pour maîtriser les coûts. Les brocantes constituent à la fois un loisir familial et un accès à des livres peu coûteux, les ballades à Saint Germain des prés permet de croiser des libraires vendant des occasions et rapproche les enfants des jardins (et de ses bancs pour lire), l’orientation de cadeaux vers des ouvrages classiques, la fréquentation de bibliothèque de prêt, le choix de livres d’intérêt pour alimenter la rubrique LU POUR VOUS sont autant de façon de maîtriser un budget livre. Les ressources matérielles c’est aussi le temps négocié avec la famille : moins de temps disponible mais plus de qualité recherchée. Les ressources de l’entreprise sont aussi mises à contribution tant par les photocopies, la prise en charge du coût de  conférence la prise en charge de déplacement.

Le maillage activité professionnelle-recherche

L’activité professionnelle est également mise à contribution par une recherche systématique de croisement entre activité commerciale, pédagogique et de recherche, par le rapprochement avec des associations amies (APEC, CENTRINFFO), facilitants l’accès à des données. Tous les voyages professionnels en particulier à l’étranger ont permis de relativiser certaines croyances tout au long de la période (Algérie, Maroc, Cameroun, Egypte) et d’envisager la recherche sous un aspect multiculturel. Tous les chantiers de formation choisis, initiés et pilotés sont mis à contribution pour capter du sens en lien avec l’objet de la recherche. L’utilisation de stagiaires comme informateurs, la création d’un groupe d’échange des pratiques de formateurs de managers ouvrent à de nouvelles perspectives. L’association de clients comme passeurs vers des terrains d’enquête, comme coauteur d’articles scientifiques ou comme conférencier crée de véritables liens et fait progresser la relation.

Les formations complémentaires

La réalisation de formations complémentaires au CNAM, en tant que coach (IFOD, Transformance), les universités d’été du CESI sont autant de temps de prise de distance par rapport à sa propre pratique. La formation de coach réalisée avant le travail de thèse s’est accompagnée d’une psychothérapie utile pour accéder à des facultés d’écoute. Il s’agit de temps très utiles pour accéder plus vite à des ressources bibliographiques, pour appréhender des pratiques, se voir en action. La réalisation d’un master recherche permet une prise de conscience de l’effort méthodologique à produire, celui-ci est soutenu par les séminaires doctoraux et les réunions de laboratoire.

Ce cheminement s’il est singulier montre toutes les activités qui peuvent s’agréger dans un apprentissage, celui de collecter et classer des informations,  de construire et d’éprouver des idées. Il illustre une façon d’apprendre et de situer socialement son objet de recherche et de se situer soi-même. Incidemment il incline vers une façon de faire de la recherche qui s’inscrit dans la vie et les événements. De fait englobant et imbriquant tous les aspects de la vie personnelle, professionnelle, d’enseignement, les « temps cachés » il faut espérer qu’il donne un résultat intégré et vivant et pas seulement académique par trop détaché des faits sociaux dont il prétend rendre compte.

 

 

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