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Publié par CRISTOL DENIS

 

 

 

Gaston Pineau dirige pour l’Harmattan la collection Histoire de vie et Formation. Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation en s’ouvrant aux productions écrites qui articulent histoire de vie et formation. Avant de présenter l’ouvrage il est peut être utile de spécifier ce que sont les histoires de vie. Les histoires de vie sont entrées dans les sciences sociales dans les années vingt, par les sociologues de "l’Ecole de Chicago". Ces sociologues expérimentèrent alors une étude de la société, par le biais du recueil de récits de vie d'immigrés polonais. Dans cette démarche, c'est la parole des acteurs sur leur vécu qui permet la compréhension des phénomènes sociaux étudiés. Après un reflux elle est réapparue à partir des années soixante et surtout depuis les années quatre-vingts, où elle est utilisée dans le champ de la formation des adultes. En France, Gaston Pineau a popularisé l’approche de l’histoire de vie expérientielle et ouvert un champ de recherche[1]. Autre spécialiste Jobert place l’approche dans le champ de l’autoformation. Il affirme ainsi : « c’est quand on a plus que soi même sur qui compter  que naît l’envie/nécessité d’aller voir de plus prés dans son histoire pour y trouver de la richesse et tenter de l’exploiter ». Le récit apparaît ainsi comme l’utilisation de son expérience personnelle, une source de capitalisation de connaissance et de découvertes alliées à un cheminement réflexif et à une confrontation aux savoirs existants. L'histoire de vie ou d’apprentissage permet aux sujets de se comprendre, de 'prendre ensemble' les événements et les rencontres ayant jalonnés leur histoire et d'en faire un récit leur donnant du sens dans un contexte sociohistorique. Cette production de sens est une résultante personnelle des expériences vécues. L’histoire de vie de Philippe Balin enseigne à son auteur en premier lieu puis à nous même lecteurs ensuite une façon de trouver sa place dans un monde difficile. L’ouvrage de Philippe Balin est bien plus qu’une autobiographie, c’est un chemin de vie, celle d’un homme qui perd la vue à la suite de deux accidents tragiques au cours de son enfance.  L’apprentissage du braille, celui de l’électronique par correspondance, la sociabilité au collège puis au lycée enseigne les rudiments de la ténacité. Car loin d’être abattu face à une indifférence bienveillante de l’entourage, et à la réalité des rapports sociaux dans le contexte scolaire, l’auteur montre comment en s’intéressant aux autres, il parvient à faire parti d’une bande d’adolescents notamment à l’aide d’une guitare de son goût de la musique. Le temps d’une chanson, il devient le centre d’attraction. Le bac, les anecdotes sur les épreuves d’optique en physique, la confrontation au système scolaire et aux notes, et toujours les épreuves du handicapé s’enchaînent dans le récit. Toujours avec ténacité Philippe Balin explique son intégration en math sup et se surprend lui-même par sa réussite. Puis la rencontre d’une disposition ministérielle, remontant au régime de Vichy, ou interdit fait aux aveugles de concourir à l’entrée à une école d’ingénieur décuple encore sa motivation. Des années d’efforts contribuent enfin à une admissibilité aux Mines, aux Ponts ou à Sup. Télécom. Diplômé de sup. télécom la recherche d’emploi s’oriente vers les grandes entreprises jusqu’au recrutement à Air France. C’est en participant lui-même à la conception de son ordinateur que l’auteur à la fois s’intègre et fait preuve d’innovation en créant le premier micro-ordinateur standard utilisable par un aveugle. Les projets s’enchaînent alors avec la confiance du PDG, jusqu’à l’accès à un poste de vice-président dans une autre grande entreprise. Puis les aléas de la carrière les rencontres conduisent l’auteur à développer une autre perspective et à s’intéresser à l’éthique d’entreprise, aux normes ISO 14001, SA 8000 et au développement durable. La réflexion de l’auteur croise alors sa compétence informatique et la problématique de l’accessibilité aux réseaux informatiques. Celui-ci met alors ses compétences, sa résolution  et son handicap au service d’autres handicapés privés d’accès à internet. Trois chapitres du récit décrivent les relations sentimentales de l’auteur et sont autant de constructions qui consolident sa personnalité et consacre son émancipation. Les chapitres 8 et 9 nous donnent un ressenti de la vie quotidienne aveugle, la façon dont il se déplace,  gère son apparence, ou celle de son intérieur, interagit avec les autres. L’apport de Philippe Balin est multiple : c’est d’abord un exemple de volonté et de succès, c’est ensuite un apport technologique et militant, une réflexion en profondeur sur soi sans fard, ni fausse modestie. Au-delà d’une leçon d’humanité, et d’humour ce que nous apporte la lecture de ce livre c’est une entrée dans l’intimité d’une histoire de formation. Trop souvent en effet la formation est pensée par les gestionnaires, sous la forme de stages, plus ou moins interactifs et  comme détachée de celui qui la vie. Or l’enseignement principal est que si la connaissance peut s’acquérir dans des lieux et des écoles prestigieuses en formation initiale ou continue c’est surtout la friction avec sa vie propre qui enseigne. La vie nous enseigne et demeure notre meilleur maître.



[1] Pineau G (1983), Produire sa vie : autoformation et autobiographie, Edilig, Paris

 

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