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Publié par CRISTOL DENIS

Cet ouvrage est le fruit des travaux de Pierre-Yves Gomez professeur d’économie et de stratégie à l’EM Lyon. Il s’agit d’un essai sous la forme d’une enquête. L’auteur est à la recherche du travail réel, celui de la vraie vie qui aurait disparu. Il développe en 16 chapitres une critique de la financiarisation de notre société et parsème quelques idées pour y répondre. Plusieurs idées s’enchaînent pour démontrer la thèse. Tout d’abord nous captivé par le désir de vivre de nos rentes. C’est ce que l’auteur observe par notre relation à la constitution d’un revenu pour la retraite. A cet égard, il montre que si le monde s’est financiarisé c’est pour ce premier motif. Les mécanismes de gestion du risque aux USA ou les phénomènes démographique en Europe ont conduit à accélérer le mouvement. Les mécanismes financiers favoriseraient les très grandes entreprises au détriment des plus petites. Ainsi, dans un pays comme la France parmi les 165 000 entreprises de plus de 10 salariés répertoriées, 800 seraient cotées en bourse et les 100 premières capteraient 98% des levées de fonds. Dans ce système les géants rassurent sur la santé de l’économie mais raflent tout. Parce que les géants cherchent toujours plus de fonds pour se maintenir et croitre, les mécanismes du marché sont mimétiques (les acteurs s’imitent entre eux), et créent des bulles spéculatives. C’est ainsi que les entreprises devraient devenir globale, flexible et atteindre la taille critique. Dans cette compétition, une autre piste en vogue est l’innovation. Dans l’hypercompétition, l’innovation devient même un objectif, ce qui produit une espèce de course au mouvement perpétuel dans les organisations. Mais les gains sont inégalement répartis. Alors qu’un Henry Ford estimait l’écart supportable de rétribution entre pauvres et riches de 1 à 40, l’écart aujourd’hui constaté est de 1 à 650. Les actionnaires n’ont pas su endiguer cette dérive. Une oligarchie financière coupée du réel impose les rythmes du trading à son profit. La finance est devenue un objectif en soi, une idéologie qui inverse le sens donné à l’activité. La lutte des classes semble moins présente, peut-être parce que indirectement les foyers ont vu la part de leurs richesses glisser de leurs salaires vers leur épargne (SICAV, assurance vie, fonds d’investissement). L’opposition entre salarié et épargnent est moins évidente. Pour l’auteur la véritable fracture se déroule au sein des entreprises entre l’oligarchie financière et les autres parties prenantes. L’ordre managérial qui s’impose est avant tout financier, il s’appuie sur une idéologie, des discours, des règles et une bureaucratie. Les conséquences en sont la financiarisation du travail lui-même, c’est-à-dire qu’on assimile le travail à sa contribution au profit. Le travail se traduit désormais en données comptables, se transforme en actes prescrits et normalisés qui sont autant d’abstraction de la réalité matérielle. Ce phénomène est comparé et normalisé à l’international pour être situé sur un marché. Le langage des chiffres s’invite dans toute réalité professionnelle et vient exclure celle-ci des analyses financières. Le travail devient ainsi invisible. Les décideurs ne le perçoivent plus qu’au travers de miroirs déformants. La machine à produire et ses rouages deviennent incompris de ses acteurs qui ne savent la contredire. Il en résulte une acceptation de ses lois. La division des tâches renforce ce sentiment d’impuissance. Chacun s’efforce pour conserver son espoir de rente, son hyper consommation de s’adapter aux pressions, à la course à l’innovation et à la spéculation. Le nombre de jours de grève et le taux de syndicalisation (moins de 8% en France), en témoignent. Et même quand cela ne suffit pas l’endettement prend le relais chez les ménages. Il est aussi à constater que les élites n’ont pas réussi à éviter cette situation. Pour l’auteur les élites ne parviennent pas à penser autrement et font toujours plus de la même chose. Car elles ont déréalisés le monde. Elles vivent dans un espace-temps différent, loin des réalités pratiques. Elles sont devenues ignorantes du travail réel, et incapables à agir. Pour un pays comme la France il s’agirait de s’occuper en priorité des 25 millions de travailleurs actifs qui soutiennent les 66 millions composant la population. Il conviendrait de valoriser l’esprit de travail plutôt que l’esprit de rente. Le travail gagnerait alors à sortir du statut de marchandise, ou de malédiction (cf. la bible) pour redevenir une œuvre. Le travail peut être un moyen de liberté et d’émancipation, de libre construction de son identité. L’expérience du travail subjectif donne un visage aux travailleurs. C’est de cette expérience que les travailleurs attendent une reconnaissance. Car la reconnaissance de ce travail est autre que la seule récompense pour le travail prescrit. C’est parce que les dirigeants se sont éloignés du travail réel qu’ils sont incapables de le reconnaître. Et il est encore possible de reconnaître le travail collectif et de valoriser les interactions vertueuses car cela renforce les communautés. La financiarisation dénierait le travail réel subjectif et collectif, il ne valoriserait que le travail objectif qui s’est intensifié (27% des travailleurs européens effectuent des tâches répétitives de moins de 1 minute). Les managers seraient devenus des contrôleurs de l’activité plus que des partenaires. Du reste l’individualisation des rémunérations et les primes se sont généralisées (plus de 78% pour les cadres et plus de 64% des salariés sont sur des régimes d’individualisation). Le sentiment de faire ensemble s’est mécaniquement affaibli. La course à la performance a augmenté la pression et empêche les cadres à ressentir l’expérience subjective et collective du travail. Les flux d’information n’ont pas amélioré les choses, de même que tous les systèmes de reporting et la comptabilisation de la performance. Dans un système circulatoire ce sont les informations qui circulent et plus les personnes. Ce qui renforce l’abstraction des décisions. Il reste à trouver de nouveaux pilotes pour les entreprises. Ces nouveaux dirigeants devront savoir reconnaître la gratuité présente dans le travail subjectif, car une part du travail échappe à toute règle de l’organisation. Il s’agit de donner un sens au travail objectif. Mais aussi de redonner sa fierté au travail collectif. Tout cela passera certainement par la formation de nouveaux profils de leader. Ces leaders sont invités par l’auteur à s’immerger plus régulièrement dans le travail réel. De plus, selon un principe de subsidiarité ils pourraient aider, suppléer et corriger mais ne pas décider à la place des managers. C’est un principe de développement de l’autonomie. Pour se définanciariser l’entreprise devrait se recentrer sur le travail réel. Un moyen de le faire serait d’ouvrir aux salariés les conseils d’administration, les places de ses derniers étant trustés par 92% par des administrateurs dits indépendants et extérieurs à l’entreprise. Des points de vue variés seraient salutaires. Une économie du travail vivant ne devrait pas confondre le résultat à atteindre et sa source le travail réel qui crée la valeur économique. Remettre le travail et le travailleur au cœur est donc le dénouement de l’enquête passionnante menée par Pierre-Yves Gomez.

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