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Publié par CRISTOL DENIS

1-Vous êtes à la fois chercheur et directeur d’un laboratoire d’apprentissage ; pourriez-vous indiquer en quoi ces deux rôles peuvent être féconds ?

 

C’est fécond car lorsque l’on est chercheur on est en observation constante des tendances, des usages et des expériences. C’est comme cela que le laboratoire d’apprentissage du CNFPT est né. En amont, j’ai réalisé une veille sur le sujet des laboratoires d’innovation. Cela a intéressé ma Directrice générale adjointe (DGA). Nous avons alors visité ensemble un laboratoire d’innovation. Ma DGA a été convaincue, elle a ensuite convaincu notre directeur général qui a alors validé l’idée de créer un laboratoire d’apprentissage.

 

Donc, le premier déclencheur, lorsque l’on est chercheur, c’est la curiosité et il faut aussi être à l’affût des nouveautés. Pour et dans un laboratoire, cela va de soi. Il y a une combinaison à la fois entre la recherche, l’innovation, le numérique, mais aussi l’organisation. Cela converge bien avec une direction de l’ingénierie de formation. C’est dans ce contexte que j’ai pu concevoir des idées, des méthodes et des concepts. Cela a énormément alimenté ma façon de voir.

 

2-Ne pensez-vous pas qu’aujourd’hui, il est essentiel que la recherche…trouve ? et au plus près des réalités de terrain ?

 

Bien sûr que c’est important. Dans mon cas, c’est d’autant plus un sujet que j’engage un travail d’habilitation à diriger des recherches (HDR) sur la mésologie de l’apprenance[1]. L’apprenance peut se présenter comme un continuum entre le niveau micro (psychologie de l’apprentissage – Philippe Carre[2]), le niveau macro (société apprenante, villes, éducation - François Taddéi[3]) et le niveau intermédiaire (organisation, équipe, interaction en proximité). Ce projet vise à mettre en évidence les facteurs, au niveau méso, qui favorisent l’apprentissage. Il s’agira de traiter de la liaison entre le micro et le macro.

 

Le fondement de ce raisonnement se base sur les travaux de Barney Glaser sur les théories ancrées. Cela consiste à étudier ce qui part du terrain. La montée en théorie se fait à partir de faits collectés sur le terrain et mis en perspectives. C’est une recherche inductive. C’est un début de théorie à valider et à consolider. Il me faudra cerner l’ensemble des objets qui se situent au niveau du terrain par des méthodes ancrées, par de la recherche action. Cela passe aussi par du travail de codéveloppement entre chercheurs et praticiens afin qu’ils trouvent, ensemble, des objets de recherche. Souvent, la recherche est soit issue d’une commande, soit d’un sujet personnel. Sauf qu’à certains moments, il n’y pas de rencontre entre la commande et le sujet de recherche ou entre le sujet et l’objet de recherche. Cet outil de codéveloppement m’aidera beaucoup pour mes travaux, en lien avec mon objectif d’obtenir mon HDR.

 

En ce sens, cette vision est assez en avance. En 2010, j’ai participé à un congrès, à Genève, en science de l’éducation[4]. Il y avait environ 500 chercheurs. 45O travaillaient sur la formation initiale. 50 travaillaient sur la formation continue. Aucun des travaux présentés n’étaient véritablement appliqués.

 

Mon envie dans ce domaine est de poser un acte. Il y a des méthodologies particulières sur la recherche action au niveau méso. Souvent, dans le domaine des sciences humaines, on copie ce qui se fait en science dure :  on divise les problèmes pour les analyser un par un. Les sciences sociales sont plutôt en lien avec les choses du « complexus » comme dirait Edgar Morin. Il faut faire face à la complexité. Bernard Blandin, l’HDR avec lequel j’ai passé ma thèse, a créé son propre laboratoire de recherche (CESI[5]) en partant de choses très concrètes. Les processus mis en œuvre et le modèle qui en est issu sont intéressants. La recherche se construit en marchant et en étayant les preuves au fur et à mesure de la démarche. Pour que le processus soit reconductible, il doit être contestable d’un point de vue scientifique. Il faut donc que les résultats publiés respectent les canons de la recherche. Cela passe par des publications dans les communautés scientifiques pour légitimer les travaux.

 

3-En quoi l’innovation et la recherche peuvent aider à développer la formation, à accroître les compétences des formateurs et au final, à améliorer les pratiques professionnelles des acteurs de terrain ?

 

Rappelons-nous mon propos liminaire. Tout d’abord, il faut de la curiosité, avoir un regard neuf et curieux sur le monde. Il faut un déclencheur personnel et/ou social et/ou professionnel. Il faut être amené à faire des expérimentations (des tests qui ne font pas peur) et voir ce que cela peut donner. Ensuite, il faut adapter les premières hypothèses à la formation professionnelle lors d’un stage. Si cela marche, on étaye. En général, on peut éprouver les premiers résultats et, petit à petit, on peut développer une théorie.

 

Par expérience, dans mes pratiques, j’utilise plusieurs éléments de concepts à tester. Je vais vous en présenter deux.  Il y a la maîtrise d’usage. Celle-ci comporte quatre niveaux : au premier niveau on ignore l’apprenant, ensuite on l’informe, après on se concerte avec lui, après on l’habilite. Cela fonctionne bien.

 

Il y a également, l’objectif flou. Avant de développer, il faut se rappeler que l’utilisation des objectifs en formation vient des écoles américaines pour l’instruction des soldats, dans les années 50. C’est très efficace et précis. On utilise une pédagogie pour atteindre des objectifs. Mais dans des situations incertaines, complexes, il est nécessaire de développer des nouveaux savoir-faire par une adaptation aux changements de techniques, par des objectifs non verrouillés à négocier avec les participants. C’est l’objectif flou !

 

La réponse réside ainsi dans le fait d’être acteur de sa formation. Il faut aller plus loin que dans la formation classique. Il faut définir une stratégie collective et la piloter avec le groupe pour tirer le fil.

 

Au début de l’utilisation de ces techniques, il n’y a pas résultat attendu précis. L’approche est inductive. Quand on est dans du déductif, on part d’une hypothèse. Là non. La complexité est abordée par des processus itératifs, par une dimension engagée et collective. Le résultat doit servir à un ensemble plus large de bénéficiaires que ceux qui ont vécu l’expérience.. La recherche engagée ambitionne une action dans le réel. Finalement, il y a deux types de recherche : une recherche explicative qui est  distanciée et éclaire le monde et une recherche compréhensive qui donne du sens. Ces notions ont été développées par un philosophe, Wilhelm Dilthey. Pour lui, il faut éclairer et comprendre pour agir.

 

 

4-Pensez-vous que la recherche peut être un aiguillon pour ce que l’on appelle communément aujourd’hui la formation en situation de travail (AFEST[6]) ?

 

Nous sommes en plein dedans. C’est très ancien avec les compagnons du devoir, les apprentis, en alternance. L’AFEST, si on veut la généraliser, il y a des difficultés, car il est nécessaire d’organiser la rencontre des logiques de production et d’apprentissage pour toucher la masse du public. Il faut donc dans le même temps produire et respecter des indicateurs tout en ménageant des espaces de réflexivité. C’est un aspect de contradiction à gérer. La recherche va être intéressante pour trouver les bons dosages et les bonnes façons de fonctionner. Il y a nécessité de faire du tâtonnement pour caler les modèles. C’est un enjeu de la recherche.

 

J’ai une dernière chose à ajouter : le vocabulaire et la posture du chercheur peuvent faire peur dans les organisations et même aux dirigeants. Le chercheur doit faire preuve d’humilité. Les résultats sont lents. Ce qui intéresse un commanditaire, c’est quand les retours sont là et que l’institution progresse, qu’elle avance. Alors les résultats peuvent être publiés pour mettre en valeur l’institution.

 

[1]             Philippe Carré définit l’apprenance comme : « un ensemble durable de dispositions favorables à l’action d’apprendre dans toutes les situations formelles ou informelles, de façon expérientielle ou didactique, autodirigée ou non, intentionnelle ou fortuite ».

[5]                     https://recherche.cesi.fr/cv-chercheurs/bernard-blandin/

L'apport de la recherche à la formation
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