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Publié par CRISTOL DENIS

Quel honneur et quel plaisir d'écrire la postface pour l'ouvrage de Catherine Blairon

Je lis cet ouvrage comme une profession de foi de Catherine Blairon praticienne réflexive avec une envie de nous faire partager une vision pédagogique inspirante : celle de l’apprenance qui fonde sur l’apprenant lui-même les plus hautes espérances. A l’occasion de la coconception et de la coanimation d’un MOOC elle nous donne à voir une réflexion pédagogique passionnante. Quatre dimensions transparaissent dans cette pédagogie.

Une ambition d’apprendre ensemble

Tout au long des pages du livre transparaît la puissance de l’apprendre ensemble, cette intuition est régulièrement confrontée aux faits expérimentaux issus du dispositif présenté. Les difficultés de mise en œuvre du MOOC pris en exemple ne sont pas cachées, bien au contraire, elles sont des points d’appuis pour comprendre finement les phénomènes d’apprentissage.  Il  y a de l’humilité dans cet apprendre ensemble, car chacun exprime un style d’apprentissage différent selon sa trajectoire de vie et ses contraintes propres. Chacun est doté d’atouts ou de représentations spécifiques sur ce que signifie apprendre pour lui et les usages qu’il compte faire de son savoir. L’apprendre ensemble est, pour commencer, celui d’une équipe à laquelle participe Catherine qui s’investit dans l’envie de coconcevoir un dispositif original allant au-delà de la simple acquisition de connaissances, mais offrant une voie pour fabriquer une société plus inclusive. Nul doute à la lecture de l’ouvrage que chacun fasse des liens entre les façons d’apprendre les uns des autres, avec une société accueillant des dialogues de meilleure qualité. Autrement dit une forme de présupposé démocratique, une « réforme sociale » pour reprendre les mots de l’auteur, laissant deviner que si l’on apprend, agit et innove ensemble, cela sera au bénéfice de toute la société. Bien sur il ne va pas de soi d’atteindre cette ambition d’apprendre ensemble à distance, quand seul devant son écran, la pression sociale se fait lointaine et que seule la motivation que chacun est amené à développer vient  de soi. Pourquoi investirai-je dans un apprendre avec les autres et des autres plutôt que d’apprendre pour moi tout seul ? Car dans un MOOC à distance ce sont les liens que chacun tisse en ligne à l’occasion de participation aux chats, aux webinaires, aux forums, aux projets, qui marquent la présence dans le collectif et la volonté de fabriquer du commun. C’est cet effort constant de créer des occasions de jouer collectif qui est bien décrit. A force d’essais et d’erreurs se dessinent une ingénierie des milieux d’apprentissage.

L’ingénierie des milieux d’apprentissages

Il y a une façon de concevoir des dispositifs de formation comme l’on fabrique un décor de cinéma où l’on place des stagiaires, on les accueille et on leur dit d’apprendre selon le programme idéalement conçu pour eux. L’intention de cette construction d’un environnement d’apprentissage laisse penser à un apprenant disposant de peu de capacité à créer son propre univers. Pourtant chez lui, il apprend à cuisiner, bricoler, danser, à mener des investissements immobiliers, à faire des choix d’équipements  techniques etc. En somme, l’individu dirige sa vie de A à Z et chemine selon ses désirs profonds et selon ses possibilités propres à la maison. Mais, rendu dans un environnement d’apprentissage conçu pour lui, il n’a d’autre choix que de restreindre son pouvoir de décision et de chercher à s’orienter en fonction des options plus ou moins riches qui lui sont offertes, par un cours, par une plateforme, par un espace physique. L’alternative existe pourtant d’envisager le stagiaire comme un apprenant et de se rappeler que si l’on a conçu des ressources, il ne s’en saisira que si celles-ci pénètrent dans son paysage mental. Autrement dit, ce que le concepteur a imaginé pour aider à apprendre pourrait être inutile, si l’apprenant ne s’en saisit pas. La ressource, le contenu, le conseil, l’exercice, n’ont de valeur que s’il entrent dans une coproduction avec l’apprenant. La formation émancipatrice est avant tout une coproduction de regard, jamais un processus de transfert d’un cerveau à un autre. Dès lors, il s’agit pour un concepteur de maîtriser une « ingénierie des milieux d’apprentissage » en mesure de favoriser l’agentivité et de déclencher de l’envie, de l’autonomie voire de la persévérance pour apprendre. Cette ingénierie des milieux d’apprentissage, telle que décrite dans le MOOC proposé,  se départit de toute arrogance ou de tout behaviorisme, elle ne peut être que co-ingénierie, car si l’apprenant est laissé de côté dans la création du milieu dans lequel il baigne, celui-ci lui restera un corps étranger. Une large place reste à faire pour que l’apprenant lui-même co-construise, la direction, les processus et les contenus d’apprentissage qui le concernent.  Ce que Catherine Blairon exprime par le concept de maîtrise d’usage. L’apprenant est plus que consulté sur le programme ou le dispositif. Il est le dispositif par les questions, les difficultés, les résistances qu’il exprime. Dès lors l’ingénierie des milieux d’apprentissage consiste à aider l’apprenant à tirer de lui-même plus qu’il n’imagine pouvoir en contenir. Une part de guidance est bien présente, mais elle se garde bien d’imposer quoi que se soit. Elle propose des controverses, des choix à effectuer sur des dates de rencontres, des projets à mener des ressources à prendre connaissance, des présentations de soi. En somme, et par opposition,  dans un environnement d’apprentissage, le concepteur pédagogique est le grand architecte et le stagiaire l’habitant qui doit s’habituer au logement qu’on lui propose, alors que dans un milieu d’apprentissage, le concepteur est un facilitateur qui aide chacun à composer son autopoïèse, c’est-à-dire la création conjointe de son projet d’apprendre et le milieu pour y parvenir. Création de soi et du milieu sont en somme coextensif l’un de l’autre.

Le levier du  MOOC augmenté

L’ambition portée par le MOOC dont il est rendu compte dans l’ouvrage dépasse l’apport de connaissances. Ce MOOC est quadruplement augmenté :

  • Tout d’abord il est augmenté par l’organisation de temps présentiel avec les participants. Il n’oublie pas que les dispositifs 100% en ligne sont moins performants que les dispositifs hybrides. Il ne se résout pas à la fatalité d’un taux élevé d’abandon, en cherchant toutes les options possibles pour créer des liens, dont les rencontres physiques.
  • Le MOOC vise l’engagement des participants. Il ose donc des pratiques de controverses, de temps synchrones, de rappels simplifiés (info du cours) de conseils individualisés en ligne, de questionnement, de mise en valeur des projets des participants euxmêmes.
  • Le MOOC est engagé dans une pairagogie, autrement dit à chaque fois le réflexe du pair pour s’enseigner se corriger mutuellement, est proposé et les effets des pratiques évalués et soupesé
  • Le MOOC est partie prenante d’un écosystème, il n’est pas simplement un ensemble de vidéos et de contenus assemblés, mais il se présente surtout comme une plaque tournante d’initiatives qui se renforcent mutuellement supportées par une institution nationale, le CNFPT dans le but de susciter des territoires apprenants et innovants.

La description que nous offre Catherine Blairon est celle d’un hub pédagogique qui crée des liens, des possibilités de bifurcation vers une communauté, une université de l’innovation publique collaborative, des initiatives en direction de collectivité. Car le bien commun n’est jamais loin ; Le MOOC est au carrefour de toute une dynamique d’action qu’il amplifie.

La posture de facilitation

Dans l’ouvrage on voit aussi cheminer la posture d’une chercheuse qui émerge progressivement. D’abord c’est le soin mis dans la méthode de collecte et de traitement des données.  Toutes les traces sous forme de verbatims, de statistiques de fréquentation de réaction aux différentes tentatives de créer  - et c’est un paradoxe  - toutes les opportunités de s’autodiriger, d’être interdépendant et inter-soutenant par soi-même. C’est également toute l’attention portée à l’effort collaboratif  Puis se sont les évolutions du projet  au gré des actualités qui offrent autant d’opportunité de réflexivité autrement dit de faire puis de se demander comment mieux faire. Enfin, ce sont les problèmes concrets qui semblent guider un questionnement toujours plus pointu, cette fois vers la posture de l’équipe d’animation et sa capacité de se remettre en question pour co-faciliter, tirer le meilleur de chaque acteur. Cette posture s’inscrit dans un principe qui est de viser la qualité relationnelle comme moteur de la confiance.

Ces quatre dimensions de l’apprendre ensemble, de l’augmentation par la participation d’un écosystème, de l’ingénierie des milieux d’apprentissage et de la facilitation dont Catherine Blairon nous gratifie sont sans nul doute les ingrédients les meilleurs pour qu’un apprenant se déploie pleinement. Et nous pouvons la remercier de nous les présenter avec autant de clarté dans son ouvrage. Elle préfigure probablement ce que nous pouvons nommer une « mésologie de l’apprenance », autrement dit une étude des milieux qui se composent les plus favorables pour apprendre. Et j’aurai plaisir de cheminer avec elle dans cette exploration d’un champ nouveau.

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