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Publié par CRISTOL DENIS

source pixabay

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L’association Sol France mène depuis novembre 2019 une recherche sur l’actualité des organisations apprenantes au regard des travaux de Peter Senge (1991). Nous présentons ci-après un bref aperçu du travail réalisé par le « chercheur collectif » constitué à cette occasion.

Rappelons que les 5 disciplines présidant aux apprentissages organisationnels selon Senge sont :

- l’apprentissages en équipe

- la vision systémique

- le partage des modèles mentaux

- la maîtrise personnelle

- la vision partagée

L’association Sol France s’intéresse plus particulièrement à l’actualité de ces disciplines dans les organisations et à l’impact de la crise sur l’apprenance, c’est-à-dire la disposition favorable individuelle et collective à l’acte d’apprendre (Carré, 2005). La recherche explore des « ilots d’apprenance » (Gaudry-Muller, 2014) allant d’équipes de travail à des collectifs élargis de 100 à 150 personnes. Elle observe notamment le rôle du numérique, des déclencheurs d’apprentissage, des collectifs, des formes d’accompagnement qui permettent d’apprendre et d’être motivé pour le faire.

La méthode : le « chercheur collectif »[1]

 Pour cela, l’association a organisé un « chercheur collectif » constitué de 32 de ses adhérents (consultants, coachs, DRH) que j’ai formé et accompagné. Ces adhérents se sont initiés à l’observation ethnologique, à l’écoute, à la construction d’un questionnaire et à l’écriture collaborative, soit une centaine d’heures d’investissement par participant. Le collectif a été suivi par un sociologue-vidéaste qui a suivi la progression du groupe dans sa professionnalisation épistémologique. Cet accompagnement a favorisé une réflexivité critique sur le matériau collecté, par le moyen d’entretiens semi-directifs dont les retours ont été intégralement retranscrits, leur analyse, leur traitement et leur mise à disposition. Le corpus collecté est constitué de 61 entretiens réalisés auprès de dirigeants, managers ou spécialistes RH des entreprises organisations approchées. Ils sont traités par le moyen de codage ouvert (plus de 450 mots clés identifiés pour qualifier les séquences d’apprentissage vécues), par une analyse des familles lexicales à l’aide de l’outil Iramuteq®. Dans une approche issue de la « théorie ancrée », les étapes de la recherche se composent collectivement au fur et à mesure de l’avancement des investigations par exemple, une hypothèse sur le lien entre crise sanitaire et accélération de l’appropriation des outils numériques s’est ajoutée en cours de route. Il s’agit d’une recherche menée et débattue en équipe et en intelligence collective et non pas d’une recherche collective coordonné par un seul chercheur.

Les résultats : des déclencheurs d’apprenance multiples

Relativement aux entretiens plusieurs points clés favorables à l’apprenance se confirment ou apparaissent :

  • la culture du feedback est un élément clé dans tous les entretiens ;
  • le rôle des acteurs accompagnant les apprenants, qui s’avèrent particulièrement variés (au-delà des seuls managers apparaissent les figures de coachs, de pairs ou de facilitateurs) ;
  • le partage de la vision stratégique de l’entreprise, gage d’investissement dans l’apprenance ;
  • la prise en compte des enjeux et de leur déclinaison à la maille de l’équipe et de l’organisation ;
  • la situation de crise qui fait apparaître un regain des réseaux sociaux, comme moyen technique de rester en lien et de garder le focus sur la vision ;
  • l’adhésion à la vision qui évite aux collectifs de se désunir, et donne à voir l’impact des dissonances entre vision affichée et perception de la réalité ;
  • la place de l’initiative d’apprendre, nichée dans une variété d’interstices organisationnels ;
  • la qualité de l’écoute du besoin d’apprendre et de s’engager des individus.

En définitive, les déclencheurs d’apprenance sont multiples, mais, la crise et le changement brutal du milieu apparaissent en tant que motivations externes très contraignantes. La formation à distance paraît initier un processus d’autonomisation du processus d’apprentissage mais également la nécessité de désapprendre pour apprendre d’une autre façon.

En conclusion : une 6ème discipline ?

Si Peter Senge avait peu anticipé le rôle du numérique et des réseaux sociaux, l’apprentissage organisationnel sous contrainte et avec l’aide du moyen numérique a été un accélérateur d’apprentissage dans la situation spécifique de la crise pour les observateurs interrogés, peut-être parce qu’elle a fait l’objet d’un accompagnement soutenu c’est un résultat de la recherche. Un deuxième résultat consiste à repérer la composition et le rôle du tissu humain, autour de l’apprenant comme véritable cocon favorisant l’apprenance. Il laisse à penser au rôle de la facilitation comme 6eme discipline ou tout du moins comme le moyen de faire émerger les 5 autres. Cette facilitation a joué dans le sens d’une qualification de la contrainte comme source d’interrogation, de mise en mouvement puis d’intégration de nouvelles pratiques d’interactions numériques mais aussi de révélateur de l’envie d’apprendre. Enfin, l’impact du partage d’un même but organisationnel par les personnes enquêtées plaide pour des poids différenciés des 5 disciplines proposées par Senge. Si toutes sont évoquées spontanément dans les réponses des personnes interrogées, l’importance de partager une vision en temps de crise apparaît un point facilitant les adaptations. Relativement au chercheur collectif, l’observation de son fonctionnement sous la forme de 16 entretiens vidéo-filmés montre toute la pertinence de mettre en abymes processus de recherche et objet de la recherche. Les membres du chercheur collectif ont en effet intégré les 5 disciplines comme principe d’organisation dans la recherche. D’une part les membres vivaient les 5 disciplines en tant que collectif en action, formant une véritable équipe apprenante d’autre part ils questionnaient les représentants des organisations sur la façon dont leurs organisations apprenaient en équipe.

Ce principe d’incarnation collectif de l’objet cherché permet probablement d’accéder à des dimensions inconscientes de ce qui est vécu chez les personnes enquêtées, mais ce point reste à investiguer et à démontrer plus finement.

 

Références 

Carré, P. (2005). L’apprenance. Vers un nouveau rapport au savoir. Paris: Dunod, 2005.

Gaudry Muller, A. (2014). Des apprentissages infirmiers informels à l’organisation apprenante: étude des perceptions d’apprentissage et de soutien organisationnel dans deux établissements de santé (Doctoral dissertation, Paris 10).

Senge, P. (1991), La cinquième discipline : l’art et la manière des organisations qui apprennent, Paris : Management First.

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