Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Archives

Publié par CRISTOL DENIS

Rester centré, le début de la sagesse?


Conte zen : "La tortue et les deux hérons"
Conte d'origine chinoise

En ce temps-là, dans la province de Hou-Nan, au Sud-est de la Chine, sur les bords d'un lac tranquille, trois amis vivaient en paix. Deux grands oiseaux habillés de blanc et de gris, au bec solide, les ailes immenses comme des voiles, le cou long et flexible, des hérons cendrés (Ardea cinerea) nommés Tching et Tchang, et une dame tortue d'un âge avancé, Pi-Houan. La tortue avait un caractère difficile : rancunière, susceptible, grincheuse, mais elle gardait le logis, quand les nobles oiseaux s'en allaient pour des pêches lointaines. Ils la trouvaient au retour, fidèle. Et avec sa tête un peu massive, son dos rayé, sa façon de se retirer en grommelant sous sa carapace, ils l'aimaient... comme l'on aime un paysage familier, un point d'ancrage sur les eaux mouvantes, dans les ciels changeants.

Un soir, dame Pi-Houan, la tête ramassée dans le cou, à son ordinaire, s'affairait à préparer le repas, quand Tching, qui était perché sur une branche d'arbre et se lissait les plumes, observa : "J'ai l'impression que les eaux de notre 'lac de la Tranquilité' baissent de façon alarmante.
- elles baissent tous les étés, grommela Pi-Houan. - Moins il y a d'eau et plus facile est la pêche", dit Tchang, et il rit avec insouciance : "Kréééé.. ik, Kréééééé... iik !".
"Hum ! fit Tching, en vérité, je suis inquiet... "
Dame tortue haussa ses épaules massives, et Tchang continua de se gratter délicieusement le creux des ailes, de son bec encore rose.
Et la nuit, dans le ciel orange de Chine, tomba brusquement. Les trois amis s'endormirent dans un dernier flamboiement.

L'été s'avançait, pas une goutte de pluie. La sécheresse devint terrible. Le cours des rivières baissait, les champs de coton, les rizières n'étaient plus irriguées. Le petit lac paisible découvrait ses fonds vaseux. Une période de famine s'annonçait. Un soir, les trois amis tinrent conseil :
"Nous devons partir vers le nord, déclara Tching, toute la région jusqu'à Canton est victime de la sécheresse, il faut nous envoler loin d'ici dès demain !
- Allons voir des cieux nouveaux", dit Tchang avec légèreté, et il rit : "Krééé.. ik"
Mais une voix coupante l'interrompit brutalement :
"Et moi ! ! s'exclamait Pi-Houan, indignée. Comment vais-je partir ? Je suis vieille, ma carapace est lourde, et je n'ai pas d'ailes comme vous, songez-vous par hasard à m'abandonner ?"
Les deux hérons se regardèrent, contrits. C'est vrai, se dirent-ils, nous ne pouvons laisser ici notre vieille amie, qui serait vouée à une mort certaine. Mais comment l'emmener ?
"Il faut trouver une solution", dit Tching.
Et tous les trois, sous le ciel orange de Chine, partirent se coucher l'esprit occupé par de sombres pensées.

Le lendemain, dès l'aurore, ils tinrent conciliabule. Tching en équilibre sur sa patte droite, Tchang sur la gauche, dame Pi-Houan les yeux courroucés et inquiets débordant de la colerette de sa carapace. "Il n'est pas question de rester seule ici, et de mourir de soif ! fulminait-elle.
- Chère vieille amie, je suis d'accord avec vous, mais comment vous transporter ? Il s'agit d'un long voyage ! soupira Tching.
- Et vous êtes lourde, dame Pi-Houan, plaisanta Tchang. Je me souviens, l'été dernier, quand vous vous êtes posée sur mon pied ! Aïe...
- C'était votre faute...
- Pas du tout !
- J'ai peut-être une solution, dit Tching, nous pourrions couper un solide bâton, nous le tiendrions, Tchang et moi, chacun par un bout, Pi-Houan le mordrait en son milieu...
- Bravo, fit Tchang. C'est une idée remarquable, et dame Pi-Houan ne nous rompra pas la tête avec son bavardage !"
Il rit de bon coeur : "Krééé.. ik !" La tortue, un peu rassérénée, eut la sagesse de sourire, et ne dit mot.
"Dame Pi-Houan, insista Tching, surtout n'ouvrez pas la bouche, nous volerons à haute altitude, et malgré votre carapace, si vous tombiez, vous vous briseriez les reins !"
La tortue acquiesça d'un hochement de tête.


Une heure plus tard, les trois amis s'envolaient. Le décollage fut un peu ardu. Les deux hérons n'étaient pas habitués à cette surcharge insolite, mais bientôt ils adoptèrent un rythme régulier, déployant à l'unisson leurs ailes puissantes. Sous eux défilait une campagne désolée. Des champs de coton dévastés, des rizières abandonnées, ça et là des carcasses d'animaux. Vers midi, à mesure qu'ils progressaient vers le nord, le paysage devint plus vert, plus riant. Au milieu de l'après-midi, des paysans qui travaillaient dans les champs aperçurent leur étrange équipage : "Voyez cette tortue, comme elle est intelligente ! s'exclamèrent-ils. Elle se fait transporter par deux hérons !"
Pi-Houan se garda bien de répondre, mais, tout en mordant le bâton avec énergie, elle savourait les compliments. Ils survolaient maintenant une ville, avec ses temples, ses jardins, ses pagodes aux toits d'or, et les propos flatteurs, qui montaient vers elle, enivraient dame Pi-Houan comme un encens : "Est-ce la reine des tortues, avez-vous remarqué ce brillant équipage ? Quelle façon intelligente de voyager !"
Les deux hérons poursuivaient leur vol régulier, mais la fatigue commençait d'engourdir leurs ailes. Ils avaient hâte de trouver une rivière, un lac paisible, près duquel se poser.

Comme ils passaient au-dessus d'une prairie, des petits bergers les montrèrent du doigt. Dame Pi-Houan, qui ne se lassait pas des compliments, tendit l'oreille :
"Regardez ces deux hérons, disait un jeune garçon, ils emmènent cette balourde de tortue, sans doute pour agrémenter leur repas du soir, comme ils sont intelligents !
- Stupides bergers, vous n'y comprenez rien !" voulut s'écrier Pi-Houan. Mais à peine avait-elle ouvert la bouche qu'elle lâchait le bâton, et s'écrasait sur le sol, la carapace éclatée. Les deux hérons descendirent en vol plané, ils arrachèrent une plume grise, une plume blanche de leurs ailes en signe de deuil ; ils tournèrent un instant au-dessus de leur pauvre amie, et disparurent bientôt dans le lointain.


Le sage, dit le maître du Zen, accueille d'un coeur égal la flatterie ou le mépris. Il est semblable à la flamme d'une bougie, qui monte droite et claire, et qui, au moindre souffle, ne faseye. Nul ne peut nous agresser moralement sans notre consentement, c'est nous qui ouvront les écluses au chagrin. Aucune injure ne pouvait faire lâcher prise à la tortue. L'insulte, le mépris, l'anathème représentent l'opinion de celui qui les profère, c'est son problème, pas le nôtre. Il se peut au demeurant que le blâme soit justifié, nous l'acceptons comme tel. Qui est parfait ? Il se peut aussi qu'il soit erroné, partial, injuste, nous le laissons dans la bouche de celui qui l'a prononcé. Notre paix, notre destin sont entre nos mains. "Entre nos dents", bougonne le fantôme de la tortue.

Extrait du livre de Henri Brunel, Les plus beaux contes zen, aux éditions Calmann-Lévy

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article