Le verbe tisser renvoie à l’action d’entrelacer des fils pour former une trame. Cette opération simple en apparence engage une logique d’imbrication : chaque fil garde son identité tout en participant à une forme d’ensemble qui ne peut exister sans leur relation. Le mot complexe, du latin complexus, signifie justement « ce qui est tissé ensemble » (com-plectere, embrasser, enlacer). Edgar Morin a mis en avant ce sens profond : la complexité n’est pas la complication mais l’unité dynamique d’éléments hétérogènes en interaction (Morin, 1990). Ainsi, tisser constitue une métaphore exacte — et non décorative — du processus complexe : la forme finale ne résulte pas de l’addition des fils, mais de leur co-présence, de leurs tensions, de leurs liaisons.
Dans de nombreuses traditions, le tissage sert de modèle anthropologique et cosmologique. Chez les Navajos, le monde est pensé comme un gigantesque métier à tisser, où humains et non-humains participent à un tramage commun (Reichard, 1934). En Méditerranée, la figure mythologique des Moires ou des Parques exprime que le destin même est un fil à tresser et à croiser. Tim Ingold, anthropologue, montre que les activités humaines ne sont pas des assemblages d’objets mais des « lignes qui se tissent progressivement dans un champ vivant » (Ingold, 2015). Le geste de tisser s’inscrit dans un milieu : il relie, donne forme, rencontre des résistances, organise des passages.
Dans cette perspective, tisser n'est pas une métaphore illustrative de complexus, mais un geste génératif :
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il lie sans dissoudre ;
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il crée une forme qui demeure ouverte ;
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il engage une coopération entre éléments différenciés ;
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il met en jeu des tensions qui deviennent ressources.
Cette articulation entre tissage et complexité nourrit aujourd’hui l’approche écologique des organisations et des collectifs. Penser un groupe comme un tissage permet de considérer que les relations comptent autant que les éléments ; et qu’un milieu apprenant se compose de fils multiples : affects, connaissances, gestes, pratiques, environnements, vécus. Dans un cadre mésologique, ce tissage n’est pas extérieur au monde mais co-émerge avec lui : c’est le milieu lui-même qui tresse et qui est tressé (Berque, 2000). Complexus devient alors un processus vivant où les humains, leurs histoires et leurs environnements s’entrelacent pour former une texture toujours en devenir.
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Berque, A. (2000). Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains. Belin.
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Ingold, T. (2015). The Life of Lines. Routledge.
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Morin, E. (1990). Introduction à la pensée complexe. ESF.
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Reichard, G. A. (1934). Spider Woman: A Story of Navajo Weavers and Chanters. Macmillan.
Webinaire de présentation de la pédagogie du parcours les essentiels de la facilitation le 1er décembre à 13h https://docs.google.com/forms/d/1qwrJmBN42LrEm8a3F2Z-_2GeJP2rAeXeupx2bKDvaL0/edit
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