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Publié par CRISTOL DENIS

 

 

 

Le système  français actuel de la formation professionnelle continue est assis sur les bases caduques de l’après-guerre. Il est temps de les faire évoluer. Les trois piliers sur lesquels il était bâti sont ébranlés : besoin d’accéder aux savoirs, forte syndicalisation, croissance industrielle.

Tout d’abord, ses fondements idéologiques reposent sur des négociations  d’après-guerre où l’accès aux savoirs était plus difficile qu’à l’heure d’internet. Les partenaires sociaux joueront un rôle très important pour donner à chacun une deuxième chance. L’éducation permanente, la promotion supérieure par le travail se développait au moment où « 80% d’une classe d’âge » n’accédait pas au bac. Il fallait rattraper, permettre à chacun de participer de la croissance et d’apprendre. Quoiqu’en critiquant le modèle de la formation initiale, celui de la formation continue va s’inscrire dans les mêmes orientations. . C’est alors qu’un modèle d’enseignement pour adulte transmissif,  frontal organisé s’installe. Les statistiques nationales vont peu à peu éclairer les efforts d’accès à la formation, se focaliser sur des mesures d’effectifs et de durée au sein de stages. Même s’il existe depuis très longtemps des écoles internes au sein des grandes entreprises, l’effort de formation va acquérir une visibilité avec les lois de 1971. Ces lois permettent l’avènement d’un marché et de nouvelles pratiques pédagogiques.

Ensuite le taux de syndicalisation était bien plus élevé qu’aujourd’hui (moins de 8% des salariés aujourd’hui). Les syndicats représentatifs pesaient de tout leur poids, les conflits sociaux mesurés par des jours de grèves étaient plus nombreux. La formation constituait alors un terrain d’entente et de dialogue jouant même une fonction de raccordement entre les partenaires sociaux. Plus de 30 lois sur la formation ont été rédigées et se sont empilées depuis le début des années 70. Au passage cela a permis à l’état de s’imposer régulièrement en rassembleur autour de l’intérêt général. Mais cela a contribué à élaborer un droit complexe que personne ne comprend plus.

Enfin, l’industrialisation d’après-guerre, les grands travaux d’équipement, les grands succès industriels ferroviaire, aéronautiques, automobiles, nucléaires, agro-alimentaires sont un souvenir lointain. La croissance est en berne. Du reste si l’âge de la planification nationale (le commissariat au plan cesse  d’exister en 2006) permettait de s’inscrire dans du prévisible de l’anticipable, le monde actuel des services, des événements rendent plus difficile une visée prospective. L’obligation du plan de formation est un exercice très hypothétique. Les organisations, les produits mutent. Les nouveaux métiers ne cessent d’éclore et répondent à des besoins de consommateurs, de citoyens, d’usager qui se diversifient et évoluent à grande vitesse.

Pourtant le schéma mental qui préside à l’organisation du système est inchangé. L’outil de base de tout cet édifice est la « feuille de présence ». Sans ce petit bout de papier, impossible de faire tourner l’administration de la formation, impossible de dialoguer entre partenaires sociaux sur des données objectivées, de payer les formateurs de savoir de quoi chacun parle. Le temps de présence reste au cœur du dialogue. Mais la feuille de présence enferme avec elle des pratiques du temps passé. Elle reste collée à un raccourci formation=temps de présence=apprentissage.

Cette équation est à la fois fausse et nuisible comme cela  va maintenant être développé.

Fausse, car la présence du cancre au fond de la classe n’a jamais garantie que les miettes de savoir reçues à la volée ne démangent sa curiosité. Sans motivation à apprendre, le résultat de l’apprentissage est aléatoire. Pour être utile, cette présence  doit être motivée. Il ne suffit pas d’être là pour apprendre, encore faut-il en avoir envie. Avec sa visée gestionnaire exclusive le système actuel se soucie peu de l’envie d’apprendre.

Fausse encore car le temps de présence stagiaire ou l’heure de formation est un indicateur comptable qui exclue toutes les façons d’apprendre qu’on ne sait mesurer. Autrement dit la majorité des apprentissages informels réalisés en dehors d’un cadre structuré si l’on veut bien se donner la peine d’écouter les spécialistes en sciences de l’éducation qui le démontrent depuis plus de 40 ans.

Nuisible car ils n’offrent à l’envie d’apprendre que de faible possibilité d’engagement. La plupart du temps s’assoir et écouter. Il est pourtant établi que pour conduire, il faut se mettre au volant. Ce modèle d’apprentissage peut largement dépasser l’habitacle automobile. L’apprentissage en situation de travail reste méconnu, peu soutenu, suspect. Il faudrait le valoriser comme on a su le faire avec l’apprentissage.

Nuisible car laisser croire qu’il y a un « départ en formation », un « retour de formation », une figure imposée « le formateur »  accrédite l’idée qu’on ne se forme pas en situation et à partir de son expérience. Il en découle une amputation des capacités d’observation, de construction de ses propres projets d’apprendre en somme on limite le potentiel d’autoformation de chacun.

Si les piliers du syndicalisme, de l’industrialisation, des savoirs rares et difficiles à atteindre vacillent, alors que faire ?

Tout d’abord, il est possible d’industrialiser, cela sera bon pour l’économie et offrira un contexte de projet stimulant.  Mais à voir les nouvelles usines plus flexibles, plus modulaires, il s’agira d’accompagner les pratiques coopératives qui se mettent en place plutôt que de « retayloriser »  les mentalités dans une logique de « chaîne de production » et de transfert de savoir passant d’un cerveau à l’autre.

Ensuite, il est possible de resyndicaliser. Cela sera bon pour le dialogue social, l’établissement de liens. Mais il s’agira là aussi de répondre aux nouvelles attentes de service, de modularisation, de qualification, de formation en ligne, d’individualisation des droits aux besoins de professionnalisation et moins de défiler dans la rue pour »la cause »

Enfin avec internet les savoirs sont à portée de construction, à la condition d’apprendre à raffiner le flux intarissable de données qui s’épanchent sur la toile et de développer des compétences informationnelles.

Il conviendrait de consolider les piliers, mais de poursuivre l’édification en facilitant de nouvelles façons d’apprendre :

-          Tout à la fois plus guidées dans ses finalités mais moins régulées et contrôlés dans les méthodes et les pratiques  par les partenaires sociaux,

-          Plus liées au monde des services à ses aléas aux événements du travail, changeant et complexe, plus articulé au travail réel,

-          Plus interfacés aux ordinateurs en réseau

Le point de bascule possible serait de se soucier vraiment d’apprendre. Les nouveaux systèmes de formation doivent prendre en compte les apprenants. Les environnements d’apprentissage par destination organisé par des professionnels  doivent s’articuler aux environnements d’apprentissage incidents que se façonnent les individus au cours de leurs activités personnelles et professionnelles.

C'est à ces conditions que la formation professionnelle pourrait jouer à nouveau son rôle de participation à la construction de la richesse du pays et à l’émancipation des individus.

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IMIS LYON 31/10/2014 17:21

Trés bonne analyse, effectivement il est grand temps de dépoussiérer tout ceci, c'est d'ailleurs ce que nous faisons au sein de l'IMIS : proposer des formations continues à forte valeur ajoutée et en adéquation avec les réalités professionnelles, pour permettre aux étudiants de s'inscrire dans une démarche d'évolution volontaire et cohérente.

CRISTOL 31/10/2014 22:02

Comment vous y prenez vous précisément à l'IMIS?

pedagoform 07/03/2013 10:56

Votre vision des piliers du système de la formation me paraît tout à fait fondée et j'adhère complètement à votre approche nécessaire en devenir sur le point de bascule possible qui serait de se
soucier vraiment d’apprendre et de prendre en considération les apprenants, les environnements d’apprentissage afin que la formation professionnelle puisse jouer à nouveau son rôle de participation
à la construction de la richesse du pays et à l’émancipation des individus.
Toutefois, pour mener ce travail à mon échelle, il me paraît parfois titanesque : il faut parfois un grand pouvoir de conviction pour inverser bon nombre de représentations que DRH, salariés,
responsables de formation, conseillers formation, OPCA, voire même formateurs, se font de la formation professionnelle. Expliquer que replacer l'apprenant au coeur de son apprentissage peut
constituer une clé pour donner un sens relève parfois du fantasme, dans certains contextes, de par mon expérience professionnelle.
Dans votre activité, identifiez-vous, vous-même, des leviers, des interactions, pour promouvoir cette idée et permettre de la rendre vivante ?
Merci de votre retour. Bien cordialement, Valérie pour PedagoForm

CRISTOL DENIS 10/03/2013 17:14



A mon niveau je fais ce que je peux comme tout les formateurs qui essayent de faire au mieux leur métier et je pense qu'ils sont nombreux, mais si vous me demandez ce que nous pourrions faire
collectivement en plus voilà ce que je répondrai


A partir du moment où nous savons que nombre de formations ne servent à rien quand la motivation n'est pas là, il convient d'en tirer collectivement les conséquences et que chacun fasse un pas
:
- Pour les financeurs et leurs tutelles : il s'agit de passer d'une exigence d'obligation de moyens à une obligation de résultats. La feuille de présence ou l'évaluation à chaud ne garantissent
en rien l'apprentissage. Il s'agit d'accepter ce fait et de rechercher de nouveaux indicateurs.
- Pour les pouvoirs publics : il s'agit de promouvoir la qualité et de cesser le seul contrôle quantitatif, il s'agit encore de rester vigilant sur les publics les plus fragiles, il s'agit
d'encourager toutes les formes d'expérimentations capables d'établir des liens vérifiés entre formation et transformation d'une compétence, d'un savoir d'une organisation
- Pour les partenaires sociaux il s'agit de négocier un vrai droit individuel à la formation et pas le DIF actuel qui ne décolle pas faute d'information, de liberté de s'engager. Il s'agit
d'aller de l'avant et de faire de nouvelles propositions, de promouvoir une vision.
- Pour les apprenants, il s'agit de se prendre en main, de s'engager, de s'aider mutuellement
- Pour les formateurs : pourquoi ne pas oser la qualité voire la surqualité, être force de proposition pour se distinguer et développer son activité
Pour tous, il s'agit d'innover, d'imaginer de nouveaux usages, d'expérimenter de nouvelles pratiques, de se donner le droit à l'erreur. Au delà des recettes miracles chacun peut agir à son niveau
se saisir des interstices qu'il perçoit et dont il peut se saisir, agir en professionnel.