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Publié par CRISTOL DENIS

Introduction

L’étude des comportements des groupes humains ouvre une mine inépuisable de matériaux pour penser le fait communautaire observable dans les réseaux sociaux. Si l’on glisse aujourd’hui de la « dynamique de groupe » aux « communautés d’apprentissage », les écrits antérieurs sur les réactions et capacités des foules fournissent des indications précieuses. Le déferlement numérique nous conduit à réévaluer les données anciennes.

Gustave Le Bon avait souligné la force des émotions qui s’empare des masses. Il avait décrit dans « La psychologie des foules »[1] comment un meneur peut être un agitateur parvenant à entraîner une foule humaine et commettre avec elle des actions qui la dépasse. Son point d’entrée dans la compréhension de phénomènes humains est l’émotion.

Surowiecki dans « La sagesse des foules »[2] avait lui établi comment la somme d’observations individuelles pouvait conduire à des résultats surprenants d’exactitude, quand il s’agit par exemple, sans autre point de repère que la vue, d’estimer le poids d’un objet. Pour lui des cognitions individuelles agrégées permettent une intelligence ou du moins un résultat plus précis.

Dans un cas, la foule se fait menaçante et est prête à se sacrifier pour une cause mue par ses affects, dans l’autre il est possible de mutualiser ses perceptions pour viser juste. La littérature sur le fait humain vécu en groupe est immense. Examinons tour à tour l’émotion, puis la cognition.

L’émotion

Les communautés d’apprentissage en ligne ont de nombreuses caractéristiques. L’une d’entre elle est la distance. L’émotion à distance est-elle possible ? Ne se prive-t-on pas d’une part des informations sensorielles essentielles pour anticiper ce que ressent l’autre, ou partager avec lui ses propres émotions ? Pourquoi un proche un ami ressentira une émotion forte à distance à la vue de son ami, alors qu’un anonyme ne sera qu’une icone désincarnée, ou un texte signé sans véritable corps perceptible derrière un clavier ? Les smileys et autres émoticones sont-ils des codes graphiques suffisants ? La nétiquette rappelle aussi que la communication, fut elle en ligne, est aussi affaire de convention sociale. Comment peut-on avoir un sentiment de présence à distance, avec l’emploi de mots chaleureux, de la réactivité d’un message, d’une prise en considération de l’autre ? Et si comme nous le rappelle Jezegou[3], chercheuse en sciences de l’éducation la présence de l’autre était bien plus qu’une donnée spatiale. Si la distance avant d’être géographique était psychologique, sociale, conventionnelle ? Marquer son attention permet de susciter de l’émotion. Le phénomène serait aussi valable au sein d’une communauté en ligne et de la façon dont les relations interpersonnelles sont habitées. Même si les traces l‘intérêts à l’autre paraissent plus diluées que dans une relation en face à face, elles peuvent être plus nombreuses. Les échanges sur les MOOCs, les forums, les chats, , les courriels, la répétition des interactions, les formes soignées de socialité renseignent sur le temps consacré à l’autre. In fine, la communauté active sur un réseau peut donner ce sentiment de partager quelque chose de fort avec les autres. Un peu à la façon dont les fourmis laissent des traces chimiques de leur passage et renforcent la piste commune de leur odeur mutuelle, les traces électroniques humaines répétées font signe que l’internaute fréquente un environnement qui accapara l’attention humaine, qu’un écho est perceptible, que l’on ne navigue pas seul mais que quelqu’un partage le même centre d’intérêt que lui. Cette résonnance qui est l’une des dimensions de l’émotion est bien présente. L’émotion en ligne est aussi portée par des marqueurs de personnalisation : photos, vidéos, noms propres, toutes traces d’hommes bien réels. En somme, les espaces numériques portent des émotions à chaque fois que la socialité accompagne la connexion, à chaque fois que le protocole liant chacun autorise et met en valeur une attention singulière à l’autre.

La cognition

La dimension cognitive est également présente. Elle est perceptible à chaque fois qu’un individu contribue, pose une question, apporte une réponse, fait une proposition quel que soit le média utilisé (forum, blog, vidéo, courriel). D’aucuns évoquent l’intelligence distribuée d’autres l’intelligence collective. Quand l’intelligence distribuée stipule d’un effet de répartition de données dans plusieurs têtes, l’intelligence collective évoque un effet de fusion des pensées d’un groupe voire d’une communauté, si un sentiment d’appartenance est associé. Le numérique permet à ces deux formes d’intelligence de se développer.

La première forme d’intelligence est facilitée par la loi des grands nombres. Dans une foule, il y a toujours quelqu’un qui possède la réponse à un problème particulier. C’est l’effet longue traine (long tail) décrit par Chris Anderson dans la revue Wired en 2004[4], voulant qu’une multitude d’opportunités, de rencontres, d’affaires sont rendues possibles par la mise en présence d’une multitude de petites demandes et de petite offres constituant autant de micro marchés. Dans cette configuration de mise en visibilité d’informations parsemées, il y a toujours quelqu’un qui a la réponse à une demande, même quand cette dernière est rare.

La deuxième forme d’intelligence est favorisée par l’accès à des pensées divergentes, à des stimulations de sources différentes qui fécondent les idées, les font se rencontrer, autorisent le débat et le conflit sociocognitif qui permet à l’opinion de se construire et à l’orientation de se prendre. Ce melting-pot, où l’on se sait plus très bien qui a émis l’idée, qui l’a enrichit, qui à aider à la faire évoluer par une critique aide progressivement à passer du JE au NOUS puis de NOUS au ON.

Conclusion (provisoire)

Le numérique prend donc à son compte les questions anciennes sur l’émotion et l’intelligence au sein des groupes humains. Il les réadapte avec des échelles plus grandes car il autorise plus d’interactions, plus de divergences donc plus d’émotions et de cognitions. Des questions nouvelles se posent :

  • Comment organiser une mémoire collective qui ne s’efface jamais ?
  • Face à l’expression des émotions collectives (épidémies de tweets, buzz), quelles régulations opérer ?
  • Quels effet d’écart de pouvoir d’agir entre ceux qui maitrisent les architectures, les codes de communication et les simples passants ?
  • Quel est le rôle de l’anonymat ? Est-il similaire à celui du quidam dans une foule ?
  • Quelle reconnaissance des individus singuliers ?

Emotions et cognitions dans le monde numérique en cours de découverte vont constituer les deux bords de la piste d’exploration indissociables.

[1] Le Bon, G. (1895), La psychologie des foules. Paris : Alcan.

[2] Surowiecki, J. (2008), La sagesse des foules. Paris : Editions Jean Claude Lattès.

[3] http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/19/31/47/PDF/Jezegou_AREF_07.pdf

[4] http://web.archive.org/web/20041127085645/http://www.wired.com/wired/archive/12.10/tail.html

La communauté en ligne : ses émotions, ses cognitions

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