Publié par CRISTOL DENIS

 

 

 

 

ELEPHANT-7.jpgLes apprentissages informels occupent le plus clair de notre vie. Comparés aux apprentissages formels ils représentent la majorité de nos acquisitions. Certains chercheurs comme Tough avance même le chiffre de 80%. Par apprentissage informel nous entendons les apprentissages incidents, buissonniers, en marge des cours officiels, les rencontres, les aléas, les incidents qui nous procurent des découvertes. Les apprentissages réalisés à l’occasion d’autres activités. Toute forme de socialisation. Dans une « économie de la connaissance » les apprentissages formels  sont soit très monétisés, c’est l’effet des « marques éducatives » des grandes écoles et universités, soit démonétisés c’est ce qui se produit avec plus de 120 000 décrocheurs tous les ans. Plusieurs phénomènes viennent transformer les rapports aux savoirs tant de la part de  ceux qui apprennent que de ceux qui ont pour vocation d’enseigner. Les phénomènes se conjuguent et agissent les uns sur les autres contribuant à bouleverser les situations d’apprentissages. Ils placent la lumière sur les apprentissages informels. Quels sont ces phénomènes qui conduisent les formateurs à changer leur façons d'enseigner pour s'adapter aux nouveaux modes d'apprentissages ?

La technologie vient contester la source unique de savoir

La portabilité des ressources tant sous la forme de contenus que de liens et leur accès via une variété de terminaux électroniques (5 milliards de portables et 2 milliards d’ordinateurs dans le monde) rend l’information facilement disponible. Cette dispersion des accès ainsi que la démultiplication des points de contacts change la configuration de notre environnement d’apprentissage. Les possibilités numériques  accélèrent l’adjonction de nouvelles configurations aux savoirs. Au savoir stock (contenus, base de données) s’ajoutent deux nouvelles dimensions : le temps et l’espace. Les données sont convocables où et quand on le souhaite. Si chacun dispose d’accès à des données, il n’est pas toujours armé pour faire de ces dernières des informations voire des connaissances. En effet si la donnée est un ensemble de 1 et de 0 qui prennent la forme de texte ou d’image, la compréhension du contexte qui autorise la transformation en information est parfois absent. Il en résulte qu’une consultation sommaire dans un moteur de recherche peut conduire d’une part  à se limiter aux premiers éléments repérés et d’autre part à négliger l’analyse critique nécessaire. Il convient ici de développer des compétences informationnelles pour apprendre à rechercher des données et les qualifier en information. Il s’agit d’intégrer les intentions de celui qui a laissé une trace et de celui qui la consulte. Le formateur enseignant est moins que jamais le passage obligé vers l’information, sa parole peut être mise en question. Ainsi le rapport du savoir au pouvoir se distend ou tout au moins laisse apparaître des interstices. Sur la base d’un travail que l’on qualifiera de digestion (mise en sens avec un ensemble de connaissances déjà présentes),  de cristalisation (rassemblement d’informations disjointes pour créer un nouveau savoir), la donnée se fait information puis savoir.

Les modes d’individuation échappent aux normes traditionnelles des groupes de proximité

Les individus développeraient des liens singuliers avec leurs environnements et changeraient de facette identitaire en fonction des situations. Dans un mouvement d’individualisation généralisée, ils adopteraient des attitudes selon des références changeantes. Exposés à de nombreux modèles identitaires, chacun ferait son marché et s’approprierait une variété de comportements. Les choix sans cesse soupesés des citoyens, consommateurs, usagers, travailleurs plongent les tenants traditionnels de l’autorité dans la complexité. Comment dans ces conditions influer sur des électeurs, des clients, des ouailles. Le plus souvent l’individu reste imprévisible. Il picore parfois dans une logique consumériste. Il picore son homme politique, il picore ses collègues, il grignote son chef. Face à ce qui peut paraître comme de l’inconstance, le formateur aussi est consommé, zappé. Il cherche à capter les attentions individuelles, à revenir au groupe. Il peut entrer dans une « pédagogie du flow », créer de micro-événements, de la variété, mobiliser toutes les technologies actuelles. Mais il aura du mal à lutter contre toutes les sources de savoir et de distraction disponibles. Pendant un exposé, un apprenant pourra piquer du nez dans son ordinateur ou vérifier une information sur son portable. Les modalités transmissives verticales passent de moins en moins bien. Face à cette individualisation, les formateurs enseignants ne restent pas passifs. Ils s’adaptent eux-aussi. S’ils ne font plus si fortement autorité par leur « savoir-stock », ils s’engagent dans le « savoir flux ». Ils créent des blogs pour être des points d’amplification ou de relais. Ils créent de nouvelles conditions d’apprentissage. Ils bricolent les formes innovantes de l’apprentissage. Ils peuvent être interpellés dans leur métier qui n’est pas simplement d’être des passeurs, ou des gardiens de la mémoire, mais aussi des éveilleurs. Ils s’intéressent à la motivation. Ils passent d’une logique de réponses agencées dans un programme autorisé à une logique de questions à élaborer ensemble, selon plusieurs points de vue. Ce faisant, ils sont amenés à s’intéresser aux réseaux sociaux.

La réticularisation se poursuit : nous sommes tous de plus en plus inter-reliés

Les liens qui unissent les individus passent d’une logique de liens forts mais peu nombreux à une logique de liens faibles mais démultipliés. Les attachements changent de configuration. La multiplicité des courants politiques, l’émiettement syndical, les familles recomposés, la démultiplication du nombre d’employeurs (de 3 à 4 il y a encore 10 ans à plus de 10 sur une carrière professionnelle selon Bournois spécialiste des RH). Si l’apprentissage informel est pour partie une œuvre de socialisation alors force est de constater que la manière de faire société évolue et l’apprentissage aussi par conséquence directe. Quand nous opposions Pepone (le parti) à Don Camillo (l’église) après guerre, nous composons aujourd’hui avec une multiplicité de liens. Les liens qui s’installaient de façon verticale et hiérarchique, s’établissent de façon horizontale. Selon le sociologue  Maffesoli nous passerions du paternalisme au fraternalisme. Si le formateur était une figure d’autorité participant de la verticalité, il ne cesse de basculer. Les grands frères contestent l’ordre et s’imposerait en figure de référence. Le formateur ne saurait rester sur son piédestal sans s’intéresser aux liens qui se tissent et à la trame qui se dessine. Apprendre des autres a été et est un moyen privilégié des autodidactes (c’est ainsi qu’apprennent les proxénétes ou criminels, nombre de musiciens, la plupart des grands leaders ou encore des figures éminentes comme Ambroise Paré). Le formateur va être appelé à devenir expert en environnement humain et à composer ou recomposer des liens pour faciliter les apprentissages. Il va aller de plus en plus vers la création d’ambiance d’apprentissage, se situer en nœud de réseau, faciliter les rencontres, susciter le retour sur soi et favoriser l’esprit critique. Il passe d’un « enseignement sur » à un « enseignement pour ». Il réinvestit du sens. Il pourrait ainsi être amené à se départir de son projet sur l’autre. Il est obligé de le faire tellement la complexité s’est accrue.

La montée de la complexité produit une fracture d’une vision unique

Il y a une telle multiplicité d’événements et de liens possibles entre eux que l’idée même de système qui donnerait une intelligibilité à l’ensemble devient contestable. Si le « système soviétique » ou le « système capitaliste » pouvaient faire référence à un ensemble de variables définies, la modélisation même de système univoque fait aujourd’hui problème. Chacun estime son propre système à l’aune de sa vie courante. Chacun apprend en se confrontant aux ressources et contraintes de cet écosystème. J’apprends par friction avec mon environnement humain et matériel, sans intention au détour d’une activité de façon incidente. Les écosystèmes et la capacité d’en percevoir les qualités formatives sont très variables selon les individus. Certains explorent tôt avec leurs familles des monuments, des musées, fréquentent des activités culturelles, et s’enseignent des critères de référence, des repères sans même sans apercevoir. Le formateur peut être amené à enrichir un environnement en créant ou proposant une activité. Il peut en faire découvrir un nouveau en organisant un déplacement, un voyage d’étude. Il peut guider dans l’art d’observer et de découvrir les liens entre les choses qui nous entourent. Aider l’autre à changer de regard plutôt que de dire à l’autre quoi et où regarder, pourrait être un programme d’action pour faire face à cette complexité. Plus que jamais, il s’agit de s’intéresser à la tête bien faite plutôt qu’à la tête bien pleine.

L’urbanisation croissante possède des liens avec la complexité

La ville rassemble des individus dans des espaces restreints. Elle exacerbe les contacts  par son organisation spatiale. Les confrontations, les opportunités d’apprendre se démultiplient. Certains territoires sont mêmes conçus pour accélérer la rencontre du hasard et de l’intelligence. Ce qu’on appelle aussi la sérendipité qui produit des savoirs nouveaux et des innovations. Nous pensons aux concentrations d’entreprises de haute technologie, aux configurations nouvelles de lieux qui exploitent la complexité. Je les appelle des « incubateurs d’apprenance » parce qu’ils pourraient bien déclencher l’envie d’apprendre. Il s’agit de lieux multifonctionnels qui rassemblent une diversité de publics, d’activités, de moyens. Ils offrent la possibilité de bifurquer, de découvrir d’autres pensées et d’autres chemins. Ces lieux hybrident les savoirs, apportent par leur rythme un surplus de sens et d’énergie. Ils créent des envies d’apprendre. Ces lieux sont plus des « organisations inspirantes » que des « organisations apprenantes ». C’est par exemple la cité des sciences et de l’industrie, la galerie 104 (lieu hybride qui réuni galerie d’art, restaurant solidaire, troupe de musiciens amateurs, salle de spectacle, lieux d’exposition etc.), les incubateurs d’entreprises, les médiathèques de nouvelles générations qui accueillent des événements et se constituent en lieu de vie, espace numérique, point de rencontre de public très divers. Des lieux sont en cours d’invention dans les villes pour accompagner ce mouvement. La « halle au sucre » de Dunkerque est un lieu thématisé qui réuni expertise et partie prenantes sur le phénomène urbain. La boutique aux idées à Londres, les Fab-labs sont des endroits ou naissent les projets et les débuts de réalisation. Ils sont les déclencheurs d’apprentissages inédits par l’effet de rencontre de logiques différentes et de nouveaux liens sociaux par la mise en contact de personnes qui auraient eu peu de chance de se rencontrer ailleurs.

Conclusion provisoire

En résumé pour un formateur, en particulier d’adulte, il devient indispensable d’être plus attentif aux apprentissages informels, aux possibilités du territoire sur lequel il exerce, aux nœuds relationnels qui lui préexistent ou qu’il peut contribuer à développer au sein d’une organisation ou  au sein d’un territoire. Pour mieux intégrer les apprentissages informels dans sa pratique il va être amené à :

  • Se mettre plus en retrait pour laisser l’autre apprendre
  • Aider à observer plutôt qu’à dire où et quoi regarder
  • Se situer dans un rapport « individu-ressources », « individu-projet » en alternant avec l’autre les postures pour apprendre avec lui et de lui plutôt que seulement prétendre lui enseigner
  • Aider à développer des postures réflexives pour faciliter les réflexes d’auto-apprentissage
  • Favoriser l’apprentissage des technologies de la communication
  • Développer des compétences informationnelles et un regard critique sur le savoir
  • Se considérer comme une berge du savoir, un point d’appui plutôt que comme une source du savoir (c'est-à-dire adapter une guidance et non imposer un contenu)

En somme si nous présentions en introduction l’idée « d’économie de la connaissance », il serait aussi possible d’imaginer qu’ne forme « d’humanité de la connaissance » se mette en place dans laquelle les formateurs auraient un rôle à jouer. 

 

Pour aller plus loin : 50 conseils pour développer l'envie d'apprendre

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Emmanuel 01/11/2012

Super article, relayé sur www.coach-abondance.com.
Merci

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