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Publié par CRISTOL DENIS

 

 

 

L’ouvrage ici présenté, peut se saisir dans le projet de son auteur, Jean Pierre Boutinet, professeur émérite à l’université catholique de l’Ouest qui n’a eu de cesse tout au long de sa carrière académique de creuser la question du projet, des conduites à projet, de la vie adulte, de l’accompagnement adulte. Cet ouvrage est donc le quatorzième d’une riche série ne déviant pas du projet de mieux nous faire comprendre comment l’adulte  se situe dans les « espaces culturels de modernité tardive ». Après plus de 20 ans de recherche, le constat posé par l’auteur réside dans la difficulté et les résultats inconsistants des cultures à projet face à la complexité et à l’urgence. C’est pourquoi, il entreprend d’enrayer ce qu’il appelle un dévoiement de l’intention initiale pour revenir à des règles constitutives de toute conduite à projet.  C’est en s’appuyant sur des monographies de projet des terrains dans lesquels baignent l’auteur d’une part et d’un effort de conceptualisation d’autre part qu’il en arrive à nous rappeler 10 règles relatives aux conduites à projet, conclusions d’autant de chapitres, dont nous allons ici reprendre les enseignements essentiels. La première règle définit tout projet comme un compromis entre une forme de vide et une forme de plein. Dans cette idée le projet est une rencontre entre le souci d’un espace à habiter et d’un temps à aménager pour un acteur donné. Cette préoccupation révèle des conduites qui cherchent à faire advenir mais qui pour cela sont confrontés à des flous, l’éphémère des projets, le raccourcissement des horizons temporels, la valorisation des espaces virtuels. Une distinction serait ici à opérer entre conduites à projet influencées par des visées et cultures de projet influencées par les effets. Si certains doutent de la culture du projet propre à la « modernité » actuelle, un acteur peut quoiqu’il en soit être aujourd’hui qualifié par ses états « en projet », « sans projet », ou « hors projet ». L’auteur dans son exploration propose qu’une conduite à projet soit une gamme de jets à décliner opportunément. Il rappelle le sens du problème, qui procède d’une logique centripète (mentale) et un questionnement sur soi et celui du projet qui procède d’une logique centrifuge (spatiale) et l’exploration au devant de soi. Si l’environnement sémantique des deux mots offre des ressemblances, une double réflexivité s’attacherait au projeter. Sujet, objet, trajet, rejet, surjet sont les patronymes latins du jet et sont fondateurs de toutes démarche de projet. Pour Boutinet, toute conduite à projet s’inscrit dans une démarche itérative d’un auteur intégrant un travail préalable de conception et un travail subséquent de réalisation. L’auteur d’un projet est ainsi conduit à une anticipation opérationnelle, des étapes de conception préalable de l’ordre du diagnostic et des scénarios le font passer de l’ordre du souhaitable à l’ordre du possible, et ce dans une logique itérative. L’appropriation des phases propres à la réalisation d’un projet est la condition du passage de l’acteur à l’auteur. Une règle définit par Boutinet réside dans le fait qu’un projet trouve son intelligibilité, dans une famille particulière de projets qui lui confère des caractéristiques partagées avec les autres membres de la même famille. Il distingue à ce propos 7 grandes familles celle des projets individuels liés aux âges de la vie, celle des projets de couple, celle des projets « d’objet » technique à faire advenir, celle des projets d’action, celle des projets d’événement, celle des projets organisationnels, et enfin celle des projets sociétaux. L’analyse des prépositions « avec », « de », « pour », « sur », « contre », associées à projet dévoile encore   les déclinaisons possibles des projets et la nature du lien étroit de l’auteur et de son projet. Ce qui fait dire à Boutinet que demeurer auteur de son projet reste tributaire d’une triple fragilité liée à l’auteur lui-même, à autrui, aux circonstances, une « fragilité exprimée par un jeu convenu de prépositions ». Compte tenu des pôles techniques, sociétaux existentiels et pragmatiques des projets, tout projet humain, gagne à être appréhendé à partir de la métaphore de la rose des vents avec ses pôles en équilibre très instable entre eux. L’effacement de l’un d’entre eux ou la domination quasi exclusive d’un autre serait source de « perturbations météorologiques ». Pour Boutinet, une démarche-projet met en scène une diversité d’acteurs aux rôles contrastés et évolutifs au sein d’un espace social, du héros aux assujettis ces faire-valoir de tout projet. Il nous rappelle les travaux de sémiotiques pour penser l’analogie entre l’action et son récit, et finalement l’utilisation des outils d’analyse des récits s’appliquent bien aux projets, avec l’agencement du contexte, de la quête, du héros, des épisodes des adjuvants, des personnages secondaires, ou du public. A la différence du récit l’auteur affirme qu’il ne saurait y avoir de projet sans programme, d’espaces de libertés sans espaces de contraintes, l’un et l’autre étant destinés à se féconder mutuellement. La formule «  ce qui est projet pour soi est toujours programme pour autrui » résume bien l’idée de la rencontre des envies et des contraintes, de l’informel et du formel  qui cherchent à se résoudre dans des espaces de solidarités à construire. L’évaluation du projet fait pleinement partie du projet car du fait du décalage inévitable de la réalisation d’un projet par rapport à sa conception, du fait aussi de l’hétérotélie propre à toute action humaine, une évaluation s’avère indispensable pour identifier la part de réussite et d’échec inscrite dans ce projet une fois réalisé. L’évaluation se présente ici comme un processus de création de valeur objectivé par un regard d’extériorité. Le dernier chapitre ne propose pas de règle mais est une invitation à penser les inévitables paradoxes inhérents aux projets. L’auteur nous invite à penser à plusieurs paradoxes tels que : le paradoxe d’une réussite destinée à cohabiter avec un échec, celui de l’espace qui résiste et le temps qui fuit, celui des mérites individuels en dettes vis-à-vis du collectif nourricier, celui de l’impossible cohabitation entre le symbolique et l’opératoire, celui de l’action à terminer face à l’action interminable, celui du vide de la jachère avec le plein de la mise en culture, le paradoxe enfin du singulier et du particulier. Compte tenu de tous ces paradoxes l’auteur conclue sur la nécessité de penser éthique de la fragilité. Gageons que la lecture d’un tel ouvrage devrait nous aider à clarifier nos idées relatives aux projets.

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